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Jean-Claude Monod – La peste dans le frontispice : Hobbes et l’ombre de l’épidémie dans l’État

mars-avril-mai-juin 2020

L’épidémie devenue pandémie du coronavirus nous a replongés dans une expérience que nous imaginions définitivement derrière nous, – en particulier nous, Occidentaux modernes vaccinés et équipés de dispositifs hospitaliers performants : celle de la quarantaine et du confinement de villes entières – et même, chose inédite, d’une bonne partie de l’humanité. Laissons de côté, pour un temps, l’inédit. La situation remet en lumière un mal qui s’était déposé dans de multiples témoignages mais qui restait en marge, éclipsé par les maux politiques inouïs du XXe siècle, les crimes politiques de masse, ou estompés justement par la croyance selon laquelle tout cela était derrière nous, la grande confiance dans la médecine moderne et ses avancées spectaculaires. Et nous autres, chercheurs, philosophes, universitaires, – le présent attire notre attention sur des pages négligées des classiques, des détails peu commentés se mettent tout à coup à nous crever les yeux. C’est le cas pour ce que l’on a pu désigner comme « l’image la plus fameuse de l’histoire de la philosophie politique moderne », le frontispice du Leviathan de Hobbes. On sait que cette gravure, probablement réalisée par l’artiste Abraham Bosse, a été exécutée suivant les instructions de Hobbes lui-même – avec quel degré de détail, de précision de la part du philosophe, d’initiative de la part de l’artiste ? La chose est discutée.

Bien sûr, ce qui frappe d’abord c’est l’illustration littérale et magistrale d’un thème ou d’une thèse centrale du Leviathan : l’idée que le corps politique, l’État, doit être pensé comme un «corps» artificiel, un automate formé par les milliers d’individus qui le « composent », parce qu’ils ont décidé de le « former », en nouant entre eux un pacte – le pacte social ou civil : les individus sont sortis de l’état de nature, qui était un état de guerre de chacun contre chacun ; ils ont renoncé à leur liberté sans loi pour se placer sous l’autorité du collectif qu’ils forment ensemble afin de se protéger réciproquement du danger qu’ils représentent individuellement les uns pour les autres, – du danger de la mort violente à laquelle chacun était exposé dans l’état de nature. Pour cela, ils ont confié à ce corps collectif « l’épée », symbole de l’autorité civile, du « bras séculier » avec lequel le souverain, l’État, fait respecter la loi commune. Ils ont accepté que ce corps les « représente » tous – ce qui explique peut-être que sur le frontispice, les citoyens soient tous « de dos » : seul le souverain, couronné, a un visage – qui nous regarde. Être à tous égards paradoxal, automate doué de vie, puissance souveraine, qui, comme le dit l’inscription, n’a personne au-dessus d’elle – sauf Dieu -, donc équivalent du souverain divin sur terre, mais formé par la volonté des hommes – « dieu mortel », dit Hobbes – l’État-Léviathan tient dans son autre main la crosse épiscopale, symbole de l’autorité religieuse, car Hobbes lui confie aussi le soin d’assurer la paix religieuse après une période d’extrêmes divisions et tensions confessionnelles. Tout cela est bien connu, si connu qu’on ne portait plus guère attention à une autre scène, à une « mise en scène » étonnante aussi par le vide et les petits personnages qu’elle déploie.

Car voilà, le Leviathan semble flotter dans l’air, au-dessus d’une ville déserte, ou presque. On voit bien passer quelques silhouettes, portant… des armes. La ville est donc sillonnée par des soldats. Et puis, nous y voilà, à côté de l’église, deux étranges costumes, affublés d’un appendice courbé… un bec. Qui sont ces hommes-oiseaux. L’ouvrage classique de Horst Bredekamp avait répondu : ce sont des médecins de la peste. Voilà à quoi ressemblaient en effet les médecins de la peste à l’époque : leur corps était couvert d’une longue robe, et leur tête d’un masque dont la pointe s’avançait, exactement comme un bec d’oiseau. Alors, pourquoi la présence de ces deux médecins ? Bredekamp ne faisait aucun commentaire à ce sujet. C’est Luc Foisneau, spécialiste français de Hobbes et auteur de plusieurs livres remarquables sur le philosophe anglais, qui a attiré mon attention sur ce détail au détour d’une conversation qu’il avait sur Facebook avec une collègue spécialiste de la pensée classique anglaise et des rapports entre médecine et politique, Claire Crignon. Pendant le confinement, beaucoup de colloques et séminaires ont été annulés, mais les blogs, les contributions sur le Net, et les échanges sur les réseaux ont permis des échanges différents. Voici donc ce qu’écrivait l’ami Foisneau :

« Hobbes lui-même a connu l’épidémie [de peste] à deux reprises : pendant ses études à Oxford, il a dû faire une année supplémentaire car la maladie a suspendu les examens, et puis bien sûr pendant la grande peste de Londres en 1665 ». Comme il l’avait développé dans un article, Foisneau remarque que « la situation actuelle nous aide à comprendre les raisons de notre obéissance à l’État par-delà les critiques que l’on peut adresser au gouvernement. Le fait de se dire qu’autrui peut être porteur du virus modifie, dans un registre médical […], la manière dont on peut se représenter l’argument de la mort violente du fait d’autrui dans l’état de nature. »

L’argument de la mort violente, on s’en souvient, c’est ce qui motivait, pour Hobbes, la sortie d’un état de liberté sans loi au profit d’une obéissance commune à l’autorité politique.
A partir de cette analogie, suggère Luc Foisneau, « on peut trouver des raisons d’obéir à une autorité capable de coordonner une action sanitaire entre des individus qui se considèrent comme pouvant constituer un danger vital les uns pour les autres. Il y a bien sûr des limites à cette analogie, notamment le fait que nous ne contaminons pas autrui de manière intentionnelle pour contribuer à notre propre conservation, mais par négligence. Respecter les règles sanitaires, c’est toutefois reconnaître que nous avons de bonnes raisons de respecter l’autorité qui coordonne la lutte contre le virus – indépendamment des réserves que nous pouvons avoir sur la politique effective du gouvernement en place. »[1]

Cette remarque formidablement suggestive nous invite à relire Hobbes avec les lunettes du présent, comme le faisait également Thomas Poole, dans un article intitulé « Leviathan in lockdown », Leviathan en confinement, paru dans la London Review of Books, le 1er mai 2020. Thomas Poole note ainsi :

« Hobbes is often thought to have been primarily concerned with political threats to the state, such as war and rebellion. But the plague doctors’ presence in the frontispiece indicates that he was working from a broader conception of public safety. He knew from Thucydides that attacks on the city walls could take different forms, biological and psychological as well as martial. »

Pourquoi cette référence à l’historien grec Thucydide ? Les fils de l’énigme se resserrent. Hobbes avait en effet traduit en anglais l’œuvre de Thucydide, et celle-ci contient un long passage qui évoque la peste qui avait ravagé Athènes entre 430 et 427 avant Jésus-Christ. Or dans ce passage, Thucydide évoque ce qu’il appelle en grec anomia, l’anomie, le désordre, l’absence de loi qui s’est abattue sur la ville avec l’épidémie….

L’anomie, c’était la grande crainte de Hobbes, le grand mal dont il avait fait l’expérience, dans sa vie, sous la forme de la guerre civile confessionnelle, des violences fratricides déclenchées pour des motifs religieux, et de la peur, dont il a pu dire qu’elle avait été « la plus grande passion de sa vie ». Le Leviathan, qui tient la crosse, impose une théologie minimale pour éviter le déchaînement de controverses religieuses d’où sortent des conflits, des séditions, voire des révolutions ! Mais on a eu tendance à oublier que Hobbes avait eu une autre expérience vécue d’anomie ou de menace ressurgissant pour menacer chacun de mort violente : l’expérience… de la peste.

Comme l’écrit Thomas Poole : «The inclusion of the plague doctors suggests that Hobbes saw protection against epidemics as one of the state’s chief duties, using both medical and regulatory measures. The first nationwide rules for dealing with plague in England date from 1579 (a few years before Hobbes was born), when the Privy Council ordered the sick, and their families, to be placed under house arrest for six weeks. Medical and civil science evolved considerably during Hobbes’s lifetime. In 1666, after the Great Plague, pest houses were introduced for the sick to be looked after in isolation from the wider community, with the cost met by nationwide taxation.» Poole conclut : «To assume that the frontispiece to Leviathan presents a normal or idealised scene is not especially comforting. The total absence of citizens combined with the presence of protective officials gives the city an air of being under a permanent state of siege.»

État de siège permanent ? Nous ne sommes pas sortis, en tout cas, de l’état d’urgence sanitaire, même si nous sommes heureusement sortis du confinement. Et on peut toujours craindre que des mesures présentées comme « exceptionnelles », des reculs dans la protection des libertés et des droits des citoyens, ne perdurent au-delà dudit état d’exception, et deviennent peu à peu la nouvelle norme. C’est la grande crainte de Giorgio Agamben, qui avait lui aussi attiré l’attention sur les deux médecins de la peste du frontispice, dans un court écrit sur La Guerre civile. Agamben s’est étonné et même scandalisé que nos sociétés aient accepté si facilement de renoncer à leur liberté pour se confiner face à une épidémie dont il a pu être dit, au départ, par certaines autorités médicales, qu’elle n’était qu’une forme de grippe. Cette réaction d’Agamben a à son tour suscité de vives réactions quand les milliers de morts, les cortèges de cercueils, les hôpitaux débordés ont bouleversé l’Italie. Ne faut-il pas plutôt se réjouir que soient mises en œuvre des mesures exceptionnelles, jusqu’à une suspension de la plus grande part de l’activité économique dont on pouvait penser qu’elle était devenue la « loi suprême » des sociétés capitalistes, et ce pour éviter que les morts se chiffrent en dizaines de milliers de plus, ce qu’aurait entraîné, selon la plupart des spécialistes, le « laisser faire » face à l’épidémie ? Sûrement. Néanmoins, dans son écrit sur la guerre civile, Agamben avait des interrogations intéressantes sur une autre dimension du frontispice : comment se fait-il que le peuple, uni et comme uniforme et anonyme, sans visage, immergé dans le corps du souverain, soit absent de la ville sur laquelle plane le souverain ? C’est comme si ce que Hobbes appelle la « multitude » ne pouvait exister que représentée dans le corps collectif du souverain, mais disparaisse comme entité plurielle, individualisée, tumultueuse peut-être, comme aspirée par cet entonnoir… L’État-Leviathan fait exister le peuple (uni) en le faisant disparaître comme multitude, au profit d’une ville déserte, confinée, où règnent la police et les médecins. Espérons que ce ne soit pas l’image de notre avenir… !

[1] [https://www.ehess.fr/fr/carnet/leviathan- covid19-autorite-etat-crise-sanitaire]

//

Jean-Claude Monod est un ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé et docteur de philosophie. Il est membre des Archives Husserl, directeur de recherches du Centre national de la recherche scientifique. Il enseigne au département de philosophie de l’École normale supérieure. Il est membre du comité de rédaction de la revue Esprit depuis 1996, et co-dirige avec Michaël Fœssel la collection « L’ordre philosophie » aux éditions du Seuil. Ses travaux portent sur la philosophie allemande post-hégélienne ainsi que la philosophie française contemporaine, la philosophie politique, la phénoménologie et les sciences humaines. Il reçoit en 2013 la Médaille de bronze du CNRS, qui récompense le premier travail d’un chercheur et fait de lui un spécialiste dans son domaine.

Retrouvez ici la bibliographie de Jean-Claude Monod.

La peste dans le frontispice : Hobbes et l’ombre de l’épidémie dans l’État par Jean-Claude Monod est disponible en version imprimable.

 

mars-avril-mai-juin 2020

L’épidémie devenue pandémie du coronavirus nous a replongés dans une expérience que nous imaginions définitivement derrière nous, – en particulier nous, Occidentaux modernes vaccinés et équipés de dispositifs hospitaliers performants : celle de la quarantaine et du confinement de villes entières – et même, chose inédite, d’une bonne partie de l’humanité. Laissons de côté, pour un temps, l’inédit. La situation remet en lumière un mal qui s’était déposé dans de multiples témoignages mais qui restait en marge, éclipsé par les maux politiques inouïs du XXe siècle, les crimes politiques de masse, ou estompés justement par la croyance selon laquelle tout cela était derrière nous, la grande confiance dans la médecine moderne et ses avancées spectaculaires. Et nous autres, chercheurs, philosophes, universitaires, – le présent attire notre attention sur des pages négligées des classiques, des détails peu commentés se mettent tout à coup à nous crever les yeux. C’est le cas pour ce que l’on a pu désigner comme « l’image la plus fameuse de l’histoire de la philosophie politique moderne », le frontispice du Leviathan de Hobbes. On sait que cette gravure, probablement réalisée par l’artiste Abraham Bosse, a été exécutée suivant les instructions de Hobbes lui-même – avec quel degré de détail, de précision de la part du philosophe, d’initiative de la part de l’artiste ? La chose est discutée.

Bien sûr, ce qui frappe d’abord c’est l’illustration littérale et magistrale d’un thème ou d’une thèse centrale du Leviathan : l’idée que le corps politique, l’État, doit être pensé comme un «corps» artificiel, un automate formé par les milliers d’individus qui le « composent », parce qu’ils ont décidé de le « former », en nouant entre eux un pacte – le pacte social ou civil : les individus sont sortis de l’état de nature, qui était un état de guerre de chacun contre chacun ; ils ont renoncé à leur liberté sans loi pour se placer sous l’autorité du collectif qu’ils forment ensemble afin de se protéger réciproquement du danger qu’ils représentent individuellement les uns pour les autres, – du danger de la mort violente à laquelle chacun était exposé dans l’état de nature. Pour cela, ils ont confié à ce corps collectif « l’épée », symbole de l’autorité civile, du « bras séculier » avec lequel le souverain, l’État, fait respecter la loi commune. Ils ont accepté que ce corps les « représente » tous – ce qui explique peut-être que sur le frontispice, les citoyens soient tous « de dos » : seul le souverain, couronné, a un visage – qui nous regarde. Être à tous égards paradoxal, automate doué de vie, puissance souveraine, qui, comme le dit l’inscription, n’a personne au-dessus d’elle – sauf Dieu -, donc équivalent du souverain divin sur terre, mais formé par la volonté des hommes – « dieu mortel », dit Hobbes – l’État-Léviathan tient dans son autre main la crosse épiscopale, symbole de l’autorité religieuse, car Hobbes lui confie aussi le soin d’assurer la paix religieuse après une période d’extrêmes divisions et tensions confessionnelles. Tout cela est bien connu, si connu qu’on ne portait plus guère attention à une autre scène, à une « mise en scène » étonnante aussi par le vide et les petits personnages qu’elle déploie.

Car voilà, le Leviathan semble flotter dans l’air, au-dessus d’une ville déserte, ou presque. On voit bien passer quelques silhouettes, portant… des armes. La ville est donc sillonnée par des soldats. Et puis, nous y voilà, à côté de l’église, deux étranges costumes, affublés d’un appendice courbé… un bec. Qui sont ces hommes-oiseaux. L’ouvrage classique de Horst Bredekamp avait répondu : ce sont des médecins de la peste. Voilà à quoi ressemblaient en effet les médecins de la peste à l’époque : leur corps était couvert d’une longue robe, et leur tête d’un masque dont la pointe s’avançait, exactement comme un bec d’oiseau. Alors, pourquoi la présence de ces deux médecins ? Bredekamp ne faisait aucun commentaire à ce sujet. C’est Luc Foisneau, spécialiste français de Hobbes et auteur de plusieurs livres remarquables sur le philosophe anglais, qui a attiré mon attention sur ce détail au détour d’une conversation qu’il avait sur Facebook avec une collègue spécialiste de la pensée classique anglaise et des rapports entre médecine et politique, Claire Crignon. Pendant le confinement, beaucoup de colloques et séminaires ont été annulés, mais les blogs, les contributions sur le Net, et les échanges sur les réseaux ont permis des échanges différents. Voici donc ce qu’écrivait l’ami Foisneau :

« Hobbes lui-même a connu l’épidémie [de peste] à deux reprises : pendant ses études à Oxford, il a dû faire une année supplémentaire car la maladie a suspendu les examens, et puis bien sûr pendant la grande peste de Londres en 1665 ». Comme il l’avait développé dans un article, Foisneau remarque que « la situation actuelle nous aide à comprendre les raisons de notre obéissance à l’État par-delà les critiques que l’on peut adresser au gouvernement. Le fait de se dire qu’autrui peut être porteur du virus modifie, dans un registre médical […], la manière dont on peut se représenter l’argument de la mort violente du fait d’autrui dans l’état de nature. »

L’argument de la mort violente, on s’en souvient, c’est ce qui motivait, pour Hobbes, la sortie d’un état de liberté sans loi au profit d’une obéissance commune à l’autorité politique.
A partir de cette analogie, suggère Luc Foisneau, « on peut trouver des raisons d’obéir à une autorité capable de coordonner une action sanitaire entre des individus qui se considèrent comme pouvant constituer un danger vital les uns pour les autres. Il y a bien sûr des limites à cette analogie, notamment le fait que nous ne contaminons pas autrui de manière intentionnelle pour contribuer à notre propre conservation, mais par négligence. Respecter les règles sanitaires, c’est toutefois reconnaître que nous avons de bonnes raisons de respecter l’autorité qui coordonne la lutte contre le virus – indépendamment des réserves que nous pouvons avoir sur la politique effective du gouvernement en place. »[1]

Cette remarque formidablement suggestive nous invite à relire Hobbes avec les lunettes du présent, comme le faisait également Thomas Poole, dans un article intitulé « Leviathan in lockdown », Leviathan en confinement, paru dans la London Review of Books, le 1er mai 2020. Thomas Poole note ainsi :

« Hobbes is often thought to have been primarily concerned with political threats to the state, such as war and rebellion. But the plague doctors’ presence in the frontispiece indicates that he was working from a broader conception of public safety. He knew from Thucydides that attacks on the city walls could take different forms, biological and psychological as well as martial. »

Pourquoi cette référence à l’historien grec Thucydide ? Les fils de l’énigme se resserrent. Hobbes avait en effet traduit en anglais l’œuvre de Thucydide, et celle-ci contient un long passage qui évoque la peste qui avait ravagé Athènes entre 430 et 427 avant Jésus-Christ. Or dans ce passage, Thucydide évoque ce qu’il appelle en grec anomia, l’anomie, le désordre, l’absence de loi qui s’est abattue sur la ville avec l’épidémie….

L’anomie, c’était la grande crainte de Hobbes, le grand mal dont il avait fait l’expérience, dans sa vie, sous la forme de la guerre civile confessionnelle, des violences fratricides déclenchées pour des motifs religieux, et de la peur, dont il a pu dire qu’elle avait été « la plus grande passion de sa vie ». Le Leviathan, qui tient la crosse, impose une théologie minimale pour éviter le déchaînement de controverses religieuses d’où sortent des conflits, des séditions, voire des révolutions ! Mais on a eu tendance à oublier que Hobbes avait eu une autre expérience vécue d’anomie ou de menace ressurgissant pour menacer chacun de mort violente : l’expérience… de la peste.

Comme l’écrit Thomas Poole : «The inclusion of the plague doctors suggests that Hobbes saw protection against epidemics as one of the state’s chief duties, using both medical and regulatory measures. The first nationwide rules for dealing with plague in England date from 1579 (a few years before Hobbes was born), when the Privy Council ordered the sick, and their families, to be placed under house arrest for six weeks. Medical and civil science evolved considerably during Hobbes’s lifetime. In 1666, after the Great Plague, pest houses were introduced for the sick to be looked after in isolation from the wider community, with the cost met by nationwide taxation.» Poole conclut : «To assume that the frontispiece to Leviathan presents a normal or idealised scene is not especially comforting. The total absence of citizens combined with the presence of protective officials gives the city an air of being under a permanent state of siege.»

État de siège permanent ? Nous ne sommes pas sortis, en tout cas, de l’état d’urgence sanitaire, même si nous sommes heureusement sortis du confinement. Et on peut toujours craindre que des mesures présentées comme « exceptionnelles », des reculs dans la protection des libertés et des droits des citoyens, ne perdurent au-delà dudit état d’exception, et deviennent peu à peu la nouvelle norme. C’est la grande crainte de Giorgio Agamben, qui avait lui aussi attiré l’attention sur les deux médecins de la peste du frontispice, dans un court écrit sur La Guerre civile. Agamben s’est étonné et même scandalisé que nos sociétés aient accepté si facilement de renoncer à leur liberté pour se confiner face à une épidémie dont il a pu être dit, au départ, par certaines autorités médicales, qu’elle n’était qu’une forme de grippe. Cette réaction d’Agamben a à son tour suscité de vives réactions quand les milliers de morts, les cortèges de cercueils, les hôpitaux débordés ont bouleversé l’Italie. Ne faut-il pas plutôt se réjouir que soient mises en œuvre des mesures exceptionnelles, jusqu’à une suspension de la plus grande part de l’activité économique dont on pouvait penser qu’elle était devenue la « loi suprême » des sociétés capitalistes, et ce pour éviter que les morts se chiffrent en dizaines de milliers de plus, ce qu’aurait entraîné, selon la plupart des spécialistes, le « laisser faire » face à l’épidémie ? Sûrement. Néanmoins, dans son écrit sur la guerre civile, Agamben avait des interrogations intéressantes sur une autre dimension du frontispice : comment se fait-il que le peuple, uni et comme uniforme et anonyme, sans visage, immergé dans le corps du souverain, soit absent de la ville sur laquelle plane le souverain ? C’est comme si ce que Hobbes appelle la « multitude » ne pouvait exister que représentée dans le corps collectif du souverain, mais disparaisse comme entité plurielle, individualisée, tumultueuse peut-être, comme aspirée par cet entonnoir… L’État-Leviathan fait exister le peuple (uni) en le faisant disparaître comme multitude, au profit d’une ville déserte, confinée, où règnent la police et les médecins. Espérons que ce ne soit pas l’image de notre avenir… !

[1] [https://www.ehess.fr/fr/carnet/leviathan- covid19-autorite-etat-crise-sanitaire]

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Jean-Claude Monod est un ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé et docteur de philosophie. Il est membre des Archives Husserl, directeur de recherches du Centre national de la recherche scientifique. Il enseigne au département de philosophie de l’École normale supérieure. Il est membre du comité de rédaction de la revue Esprit depuis 1996, et co-dirige avec Michaël Fœssel la collection « L’ordre philosophie » aux éditions du Seuil. Ses travaux portent sur la philosophie allemande post-hégélienne ainsi que la philosophie française contemporaine, la philosophie politique, la phénoménologie et les sciences humaines. Il reçoit en 2013 la Médaille de bronze du CNRS, qui récompense le premier travail d’un chercheur et fait de lui un spécialiste dans son domaine.

Retrouvez ici la bibliographie de Jean-Claude Monod.

La peste dans le frontispice : Hobbes et l’ombre de l’épidémie dans l’État par Jean-Claude Monod est disponible en version imprimable.

 

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