Philoblog

Joëlle Zask : Coronajournal (extraits)

20 mars – Jour 1. Settings.

— J’écris ces lignes en compagnie de mes souvenirs, de mes livres, de l’internet et aussi en m’observant moi-même de la manière la plus objective et distanciée possible, non pour me raconter ou dire quelque chose de l’espèce humaine en général, mais pour identifier le va-et-vient entre espérer et craindre, croire et savoir, résister et céder face au phénomène aujourd’hui le plus préoccupant : la pandémie de coronavirus. Essayer d’en penser quelque chose qui soit de mon fait.

— Comment se fait-il que les faits placés sous nos yeux nous demeurent pourtant invisibles ? Cette question, je ne cesse de me la poser. Elle fait partie de mon travail. Je suis convaincue que la philosophie est une grande aide pour y répondre. C’est même sa vocation. Car de quel exercice relève-t-elle, sinon de signaler que la réalité, si proche qu’elle soit, ne nous est pas spontanément accessible ? Qu’il s’interpose entre elle et nous toutes sortes de filtres : des préjugés, des peurs et des projections, du déni, des idées mal faites et des préconceptions, l’ignorance aussi face à l’indicible, l’invisible, le trop petit ou le trop grand ? Qu’il faut savoir que saisir les choses, c’est, au terme d’un long parcours semé d’obstacles parfois insurmontables, leur donner un sens, ou renoncer à ce qu’elles en aient un ? De mon point de vue, philosopher n’est pas tant chercher à se connaître soi-même qu’à chercher à identifier les moyens de connaître le monde extérieur. C’est créer des méthodes d’observation et de contrôle des croyances, décider du chemin à suivre, accumuler des expériences en tout genre en évitant les clivages des spécialités et les divisions académiques, équilibrer les relations entre la conviction individuelle et la vérification collective. Dans l’idéal c’est penser sans frontière, ni intérieure ni extérieure.

21 mars – De la mondialisation à la question du masque

Le masque, ce petit morceau de tissu doté de deux élastiques, n’est pas l’objet le plus technique qui soit. Mais selon les Asiatiques qui le portent couramment pour se protéger de la pollution et des maladies, il est très efficace. Certains Chinois, Coréens et Taïwanais ont exprimé leur stupéfaction face au mépris européen du masque, tout en faisant la preuve de son efficacité, puisque l’épidémie de covid 19 a quasiment cessé chez eux. Comment les pays les plus riches, les plus libres, les plus techniquement sophistiqués, en sont-ils arrivés à une telle aberration qui va coûter la vie, selon eux, à des milliers de gens, et qui a déjà coûté la vie à des dizaines ? Au centre du débat sur le coronavirus, il y a un débat sur le masque.

La Chine, privée et publique, qui a construit des hôpitaux en 10 jours, construit aujourd’hui à une vitesse tout aussi inouïe des usines à fabriquer des masques, ainsi que des tests de dépistages, des flacons de gel, des flacons surtout car il paraît que nous n’en avons pas, et des unités de ventilation. Nous dépendons d’elle, pour le mal et son éventuel remède.

(…)

À l’occasion d’une rencontre avec un grand papetier qui s’était intéressé à mon livre sur les mégafeux, j’ai appris que le papier que les Français trient diligemment pour recyclage était envoyé en Chine où des usines le transformaient en carton qui nous revenait par cargo sous cette forme. Or la Chine a décidé d’interrompre cette activité en notre faveur. Il paraît qu’il se forme depuis des montagnes de papier recyclé dont on ne sait pas que faire, tandis que, dans nos forêts mal entretenues, s’accumule du bois en trop qui va les rendre de plus en plus inflammables. Depuis cette rencontre, je jette mon papier à la poubelle. C’est idiot, je sais.

 

25 mars – Contagions

Il se peut qu’en raison de mes croyances pragmatistes et démocratiques en l’intelligence commune, j’aie développé une certaine sympathie pour le phénomène de la contagion. Il faut bien que nous soyons contaminés par quelque chose qui n’est pas de notre fait pour nous mettre en route : être affecté, repérer en quoi, imaginer la suite, agir en conséquence, etc. Les états d’âme, les passions, les émotions, et aussi les idées manipulatrices, les slogans et les archétypes, les rumeurs et les oui dires, sont bien sûr contagieux. Mais c’est aussi le cas des idées, qui seules peuvent contrer les mauvaises. Par suite des contagions, elles se disséminent, germent, s’hybrident, percolent, se diffusent.

La contagion des idées concernant le coronavirus par exemple est beaucoup plus rapide que celle du virus lui-même. Alors que le virus n’a infecté que 423 670 personnes (il s’agit du nombre de cas avérés le 25 mars à 8 h 56, d’après une cartographie en temps réel générée par un centre de recherche de l’université John Hopkins, que j’ai installée dans la barre personnelle de mon navigateur dès qu’elle est apparue sur le Net, vers la mi-janvier 2020, et que je consulte plusieurs fois par jour depuis [1]), la pensée du virus affecte toute l’humanité, notamment les 3 milliards d’individus qui sont désormais confinés.

La contagion des idées est le titre d’un livre de 1996 que j’ai beaucoup apprécié. Dan Sperber en est l’auteur. Il y propose une sorte d’épidémiologie des idées par voie de transmission culturelle. Comme un virus, les idées se propagent en vertu de mécanismes à la fois collectifs et individuels. Par exemple, la langue commune est à la propagation des idées ce que la coutume de se faire la bise (3 fois à Marseille) est à celle du virus. Mais cela ne supprime pas le niveau individuel qui doit être soigneusement considéré, au même titre que le phénomène collectif : de même que la langue commune est un médium dont chaque locuteur fait un usage personnel (on reconnaît les gens au son de leur voix, à leur intonation, au rythme de leur élocution, etc.), les chances de contamination et ses effets varient d’une personne à l’autre — un point qui est bien expliqué par Claude Combes dans son essai de 2010, L’art d’être parasite.

Dan Sperber écrit qu’à chaque fois qu’une représentation se transmet, elle se transforme. C’est aussi une idée présente dans les Lois de l’imitation (1890) de Gabriel Tarde. Contrairement à ce qu’indique ce titre qui, à l’égal de celui de Sperber, vous incite à croire que les choses extérieures vous affectent, pénètrent en vous, et s’y dupliquent à l’identique — ce qui serait la condition de leur perpétuation et, pourrait-on dire dans un langage marxiste, de leur domination —, il faut comprendre que les phénomènes ne peuvent nous toucher qu’en étant personnalisés. Selon Tarde, à mon avis mal lu, y compris par Sperber, l’imitation suppose l’invention.

Tout ceci est rudimentaire, mais explique en partie ma relative sympathie pour la contagion en général. J’y vois l’occasion d’une culture partagée, d’une Opinion mondiale (c’est une expression de Tarde), d’une union sociale élargie, d’un immense concert de voix, d’une participation de tous à l’invention de l’humanité. Tarde remarquait que les despotes le savent parfaitement : pour dominer sans partage, il suffit d’instaurer un « silence universel ». Empêcher la contagion des idées, c’est détruire toute liberté.

 

30 mars – La nature reprend-elle ses droits ?

Comment caractériser ce sentiment d’allégresse face à l’apparition d’un canard à col-vert sur le macadam ? Il me semble important de bien l’identifier, de trouver les mots qui conviennent, afin de ne pas perdre le trésor qu’il contient — afin d’en faire le building block du changement culturel profond qui nous disposera j’espère à considérer comme un scandale le retour à nos habitudes antérieures qui nous faisaient mettre la question de la nature et des équilibres écologiques entre parenthèses, ou nous menait à refouler les phénomènes naturels à coups de climatiseur, purificateur, humidificateur, isolation, confinement, etc.

Il me semble qu’introduire l’apparition de bêtes sauvages en ville par les expressions : « la nature reprend ses droits », « elle revient », « elle reconquiert l’espace », elle se le « réapproprie », n’est pas une bonne piste. Comme si c’était la nature ou nous, les humains. Comme s’il fallait que les humains disparaissent, confinés, hospitalisés, morts, pour qu’elle ait « droit de cité », pour qu’elle jouisse pleinement des droits que lui confère sa prétendue antécédence.

La nature n’est ni la « conquérante » qui est suggérée par ces expressions ni une entité juridique revendiquant des droits auprès d’individus sourds à ses suppliques. Non seulement je ne pense pas que ce soit « la nature ou nous », mais en outre il est patent que c’est précisément à cause du dualisme sous-jacent à cette alternative vicieuse que la nature a été si sauvagement détruite et annihilée.

(…)

L’événement qu’est l’apparition d’un canard sur le macadam de Paris n’est pas le retour de la nature dans ses droits. L’événement, c’est d’établir avec le volatile une relation telle que mon regard sur lui est modifié. Peut-être ce regard engendrera-t-il à l’avenir des attitudes différentes à l’égard du canard et des animaux en général, qui amélioreront leurs conditions d’existence. Il est inutile, et même contre-productif, que je leur cède mes droits d’être là. Peut-être même en mourraient-ils. Beaucoup d’animaux urbains souffrent de la faim aujourd’hui, plus personne n’étant là pour leur donner à manger. La question qui se pose n’est pas celle de l’antécédence, c’est celle de la coexistence.

Il y a dans ces expressions un autre biais qui me semble tout autant menacer le changement de paradigme dont nous avons à mon sens besoin pour modifier en profondeur notre attitude vis-à-vis de la nature : c’est l’idée d’un retour. Tout retour implique d’aller en arrière. Un état initial parfait serait à portée. La nature revient, elle reprend, elle reconquiert, etc. Non. Elle va. Elle saute sur l’occasion. Elle ne retourne pas vers ce qui était, vers un état plus ou moins originel, vers l’existence authentique, vers la quintessence du sauvage. Elle pousse et se transforme en poussant, chaque être faisant lui aussi partie de tout ce qu’il rencontre. Encore un dualisme sous-jacent, celui entre la condition originelle que représenteraient la nature et la vie en conformité avec la nature, et l’artificiel que la civilisation moderne aurait poussé à l’extrême. Le canard ou l’automobile.

 

1er avril – « Ils voient le meilleur et font le pire »

Aujourd’hui, je trouve absolument saisissant le contraste entre d’un côté, cette culture du contrôle à laquelle nous sommes habitués, et qui dans un état de droit, si imparfait soit-il, entraîne à mon sens beaucoup plus d’aspects positifs que de négatifs et, de l’autre, l’impossibilité psychologique dans laquelle nous sommes d’adopter le « principe de précaution » dont encore récemment, sur AOC, Michel Callon et Pierre Lascoumes ont rappelé le bien-fondé et l’efficacité empirique[1]. Je n’ai pas d’explication, seulement quelques hypothèses que je vais énoncer de manière extrêmement schématique.

 

3 avril – Quand les « travailleurs de l’ombre » viennent à la « lumière »

Il a beaucoup été question ces derniers jours des « héros ordinaires », des « travailleurs invisibles » qui « bossent dans l’ombre » pour le plus grand profit de « l’humanité reconnaissante », des personnes de « 1er, 2e et 3e ligne » dont la contribution est pourtant fondamentale, des « petites mains » sans lesquelles ceci ou cela.

Ces expressions résonnent à mes oreilles comme des insultes. De mon point de vue, le caissier du magasin en face de chez moi est beaucoup plus « visible » qu’un technocrate du ministère des finances ou qu’un conseiller du prince. Les éboueurs et les cantonniers de mon quartier, je les connais et si je les croise, je les salue. Mon facteur a les clés de mon immeuble, il m’arrange et on discute un moment si on se rencontre en bas dans la cage d’escalier. Je ne pense vraiment pas être originale en cela. Pour sûr mes yeux ne sont pas si spéciaux qu’ils « verraient » des êtres invisibles pour les autres. En quoi un « soignant » (quelle horrible expression !), une caissière ou un facteur serait-il plus « dans l’ombre » qu’un employé de banque, un maçon ou un professeur ? (pour ne pas dire le mot tout aussi affreux, « enseignant » — il faudra que je revienne sur les raisons de ma détestation de ce genre de termes.)

J’admets bien sûr que de nombreux métiers sont mal rémunérés, et d’autant plus mal qu’ils sont « féminisés », mal considérés, dénigrés, méprisés, etc. Et qu’il faut faire la critique d’inégalités fondamentalement injustes. Mais l’association entre le manque de considération sociale et l’ombre, l’absence de lumière, la nuit, est une métaphore problématique.

Après tout, les vrais travailleurs de l’ombre que sont par exemple les agents des services secrets ne souffrent d’aucun discrédit. Quand à ceux dont le confinement a authentiquement accru la visibilité — sans-abri, SDF, psychotiques, migrants, mendiants professionnels, prostitué(e)s qui n’ont pas le choix, etc. —, ils n’en sont pas mieux considérés.

(…) Ce ne sont pas ces métiers « de l’ombre » qui sont « invisibles », ce sont nous qui sommes aveugles, ou mal voyants. Qu’il faille modifier l’organisation et la rémunération de mille métiers est évident. Mais les qualifier de « petits », « invisibles », « deuxième ligne », c’est leur conférer une caractéristique objective que tout le monde pourrait constater comme une vérité. Le risque n’est pas tant de se tromper que d’autoriser que le sociologue et, plus généralement, l’engagé social, le militant, le journaliste, le critique professionnel, voire le citoyen, se perçoive comme un éclairagiste indispensable et comme un secouriste « en première ligne ». Serait-ce en vue de sortir de l’ombre qui est la sienne ?

(…) Tabler sur l’invisibilité comme sur une caractéristique objective, c’est affubler les personnes concernées d’épithètes méprisant pour se payer ensuite le luxe de voler à leur secours. Il est ironique de remarquer que les doses variables de condescendance, de misérabilisme, de paternalisme, de bonne conscience de la part de quiconque parle pour (et non avec) les faibles et les opprimés — qui seront ensuite accusés de « retourner le stigmate » par d’autres idéologues —, se révèlent d’autant mieux qu’en ce qui concerne le passage de tous ces gens du royaume de l’ombre à celui de la lumière, l’accent est mis sur leur pure et simple utilité. Eh quoi, eux qui nous nourrissent, nous soignent, nettoient notre environnement, nous approvisionnent, nous transportent si besoin est, ne méritent-ils pas notre considération ? Quelle bizarrerie que la géométrie de ce « nous » !

Et pour finir, je vous laisse en compagnie du début d’un article paru dans le Figaro : « Abattoirs, routiers, bouchers… : humbles héros d’une armée de l’ombre… Médecins, infirmiers, soignants, pharmaciens méritent la reconnaissance des Français. Ils sont au front, mais à l’arrière, la vie confinée continue grâce à une cohorte de sans-grade, d’humbles valeureux qui assurent le ravitaillement de la population, en prenant eux aussi des risques [5]. »

 

6 avril – Les plaies d’Égypte et d’ailleurs

Comme c’est bientôt Pessah, (la Pâques juive), il va être question dès le 8 avril de la sortie d’Égypte, de la fuite hors de l’esclavage, de la liberté et bien sûr, des plaies. C’est d’actualité. Je rappelle que Moïse demande à Pharaon de laisser partir son peuple qu’il asservit, et que Pharaon refuse. Pour le faire céder, des fléaux de plus en plus terribles frappent l’un après l’autre l’Égypte : les eaux de la rivière changées en sang, les grenouilles qui infestent le pays, les moustiques, la vermine, la mort des troupeaux à cause de la peste, les ulcères et les pustules, la grêle et « du feu en plein dans la grêle » qui détruisent les récoltes, les sauterelles qui dévorent ce qui en reste, les ténèbres et la mort des premiers-nés.

La plaie : par les temps qui courent, voilà un concept bien utile, plus clair à mon avis que « catastrophe » ou « effondrement ». Plus clair aussi que « crise ». En hébreu, le mot utilisé est « macah » מכה, c’est-à-dire un coup. C’est quelque chose qui vous tombe dessus et qui vous bouffe le corps, indirectement en vous privant de nourriture ou directement par la vermine, la peste, les bubons et les ulcères. Quelque chose qui vous frappe.

(…)

je trouve aussi très éclairante l’idée que les plaies vous frappent à cause de quelque chose dont vous êtes responsable. Contrairement à l’atmosphère mécaniste qui entoure le concept de catastrophe (les catastrophes s’enchaînent, l’une entraîne l’autre, la nature s’emballe) et celui d’effondrement (on compare souvent la décadence d’une civilisation à un terrible effet domino), la série des dix plaies n’est pas une réaction en chaîne. Comme le dit le Rabbin Berechiah, « Dieu a recouru à une tactique militaire contre les Égyptiens[1] ». C’est très instructif.

(…)

Le coronavirus SARS-CoV-2, pour ne citer que lui, est une plaie — d’autant que, littéralement, les plaies se traduisent par des maladies, ce qui implique un terrain favorable, de la prévention dans l’idéal, des soins. Il ne s’agit ni de catastrophe ni d’effondrement, de calamité ou de désordre. Ni même de punition. Une plaie (ici une sorte de retournement de la nature contre des relations humaines détraquées à son endroit, qui frappe en particulier les premiers nés, c’est-à-dire les personnes les plus âgées) est une conséquence qu’en bon pragmatiste, on devrait prendre comme point de départ de nos raisonnements et stratégies futures. La maladie que ce virus engendre, le Covid-19, est lui aussi un effet déplorable, mais pas fatal, car l’expérience que nous en faisons a justement la qualité des effets des plaies en général, celle de pouvoir porter vers une remédiation.

(…) Car les plaies sont des signes : voilà un troisième fil. Ce ne sont pas des preuves, des indications fermes, des conclusions de processus anciens, des punitions divines. Ce ne sont pas non plus les étapes d’un cours caché de la nature, les stades d’une évolution « nécessaire », la manifestation d’un processus irrépressible. Non, ce sont des signes. Et le propre d’un signe, c’est d’être déchiffré. Il faut le lire et le comprendre. Le signe n’annonce rien, il signale quelque chose qui est déjà là mais qu’on ne voit pas. Son rôle est d’attirer l’attention : par exemple, la fièvre et la toux sèche sont des signes du Covid-19. Mais ils sont variables d’une personne à l’autre et peuvent être mal interprétés, par exemple à cause de l’angoisse qui les amplifie ou de la négligence qui fait les mépriser. La démarche d’interprétation des signes est par définition tâtonnante, expérimentale, personnelle aussi, avec l’appui de ceux qui peuvent vous faire profiter de leur expérience et de leurs connaissances.

Dans l’Exode, Pharaon ne veut pas lire les signes. Ce n’est pas qu’il n’y croit pas. Il est dans le déni. Il refuse aux plaies la qualité de signe et les assimile à un numéro de magie dont ses ensorceleurs eux aussi sont capables. D’ailleurs, un ami vient de m’apprendre que le mot utilisé en hébreu quand la parole est donnée à Pharaon est celui, non de « frappe » mais de « miracle ». Pour avoir raison et garder le pouvoir, il accuse Moïse de charlatanisme. Et il ment. Il promet à plusieurs reprises de libérer les fils d’Israël et quand les effets de la plaie qui a frappé son pays s’estompent, il revient sur sa parole. Son cœur « s’endurcit ». Alors frappe une nouvelle plaie, jusqu’à l’anéantissement total, quand Pharaon ayant déjà tout perdu lance son armée à la poursuite des fils Israël et finit ses jours englouti dans la mer rouge.

 

11 avril – Prenez soin de vous !

(…)  prendre soin de soi ne consiste pas uniquement à apporter à un « soi » par avance constitué (il ne l’est pas) des soins appropriés ; c’est peut-être en priorité se soucier d’avoir un vrai soi, une personnalité à soi, du caractère, dirait Emerson. Bref, une individualité. Et voilà une autre version de l’individualisme : il ne s’agit plus de rentrer en soi mais au contraire d’en sortir ; voyager et non s’isoler des autres, se relier et non rentrer en soi — ce qui, il faut le dire, garantit souvent de se trouver en très mauvaise compagnie, tant le soi est tyrannique, étriqué, prévisible, tellement limité ; bref substituer au soi prison un soi tremplin pour un grand saut dans le monde.

Cela n’a rien d’évident, tout le monde le sait. Si « prendre soin de soi » implique se mettre en situation de développer son individualité et, par extension, se disposer à recevoir même ce qui n’était pas prévu, sélectionner les ressources, exiger (c’est politique) une redistribution telle que les « nourritures » (selon Corinne Pelluchon) nécessaires à l’individuation soit effective, etc., alors la tâche est immense. Pour le coup, cela réclame beaucoup d’imagination, des efforts et aussi de l’intérêt pour ce qui n’est pas soi. Alors que le premier individualisme consiste à aller unilatéralement de l’extérieur vers l’intérieur, ce qui se solde par la perte du pouvoir de se connecter avec le dehors, le second dépend du mouvement inverse : aller de l’intérieur vers l’extérieur.

De fait, en anglais, c’est exactement cela que signifie : take care.

 

14 avril- Ces merveilleux canards et autres bêtes en liberté

que les animaux sauvages soient mangés, dépecés, désauvagés pour être inclus comme animal de compagnie dans la maisonnée ou génétiquement sélectionnés pour leur docilité et leur caractère paisible, ils ne sont pas à bonne distance. Les paradoxes énoncés plus haut sont ici pleinement opérants : il y a un certain amour des bêtes qui mène en effet à la cruauté et un certain idéal fusionnel qui mène à la maladie. La fameuse « distance sociale », symbolique ou matérielle, qui est nécessaire entre nous, les humains, est aussi nécessaire entre les animaux et nous.

Je pense qu’il ne viendrait à l’esprit de personne d’essayer d’attraper les canards parisiens ou les daims batifolant dans les rues de Boissy-Saint-Léger pour les manger ou les apprivoiser. L’amour que ces animaux suscitent est d’un autre ordre : c’est celui qui naît de l’expérience pleine du charme de l’étrange, de ce qui n’est pas appropriable ou assignable. C’est l’amour du sauvage.

(Extraits du blog de Joëlle Zask : https://laboratoireparallele.com/2020/04/14/coronajournal-de-joelle-zask/)

 

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Joëlle Zask est philosophe, spécialiste de philosophie politique et du pragmatisme, maître de conférences HDR à l’université de Provence. Traductrice de John Dewey, elle a publié plusieurs ouvrages qui questionnent les formes démocratiques de la participation. Elle travaille par ailleurs sur les enjeux politiques des pratiques artistiques contemporaines ainsi que sur les questions liées à la crise écologique.

Retrouvez ici la bibliographie de Joëlle Zask.

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Coronajournal (extraits) de Joëlle Zask est disponible en version imprimable.

20 mars – Jour 1. Settings.

— J’écris ces lignes en compagnie de mes souvenirs, de mes livres, de l’internet et aussi en m’observant moi-même de la manière la plus objective et distanciée possible, non pour me raconter ou dire quelque chose de l’espèce humaine en général, mais pour identifier le va-et-vient entre espérer et craindre, croire et savoir, résister et céder face au phénomène aujourd’hui le plus préoccupant : la pandémie de coronavirus. Essayer d’en penser quelque chose qui soit de mon fait.

— Comment se fait-il que les faits placés sous nos yeux nous demeurent pourtant invisibles ? Cette question, je ne cesse de me la poser. Elle fait partie de mon travail. Je suis convaincue que la philosophie est une grande aide pour y répondre. C’est même sa vocation. Car de quel exercice relève-t-elle, sinon de signaler que la réalité, si proche qu’elle soit, ne nous est pas spontanément accessible ? Qu’il s’interpose entre elle et nous toutes sortes de filtres : des préjugés, des peurs et des projections, du déni, des idées mal faites et des préconceptions, l’ignorance aussi face à l’indicible, l’invisible, le trop petit ou le trop grand ? Qu’il faut savoir que saisir les choses, c’est, au terme d’un long parcours semé d’obstacles parfois insurmontables, leur donner un sens, ou renoncer à ce qu’elles en aient un ? De mon point de vue, philosopher n’est pas tant chercher à se connaître soi-même qu’à chercher à identifier les moyens de connaître le monde extérieur. C’est créer des méthodes d’observation et de contrôle des croyances, décider du chemin à suivre, accumuler des expériences en tout genre en évitant les clivages des spécialités et les divisions académiques, équilibrer les relations entre la conviction individuelle et la vérification collective. Dans l’idéal c’est penser sans frontière, ni intérieure ni extérieure.

21 mars – De la mondialisation à la question du masque

Le masque, ce petit morceau de tissu doté de deux élastiques, n’est pas l’objet le plus technique qui soit. Mais selon les Asiatiques qui le portent couramment pour se protéger de la pollution et des maladies, il est très efficace. Certains Chinois, Coréens et Taïwanais ont exprimé leur stupéfaction face au mépris européen du masque, tout en faisant la preuve de son efficacité, puisque l’épidémie de covid 19 a quasiment cessé chez eux. Comment les pays les plus riches, les plus libres, les plus techniquement sophistiqués, en sont-ils arrivés à une telle aberration qui va coûter la vie, selon eux, à des milliers de gens, et qui a déjà coûté la vie à des dizaines ? Au centre du débat sur le coronavirus, il y a un débat sur le masque.

La Chine, privée et publique, qui a construit des hôpitaux en 10 jours, construit aujourd’hui à une vitesse tout aussi inouïe des usines à fabriquer des masques, ainsi que des tests de dépistages, des flacons de gel, des flacons surtout car il paraît que nous n’en avons pas, et des unités de ventilation. Nous dépendons d’elle, pour le mal et son éventuel remède.

(…)

À l’occasion d’une rencontre avec un grand papetier qui s’était intéressé à mon livre sur les mégafeux, j’ai appris que le papier que les Français trient diligemment pour recyclage était envoyé en Chine où des usines le transformaient en carton qui nous revenait par cargo sous cette forme. Or la Chine a décidé d’interrompre cette activité en notre faveur. Il paraît qu’il se forme depuis des montagnes de papier recyclé dont on ne sait pas que faire, tandis que, dans nos forêts mal entretenues, s’accumule du bois en trop qui va les rendre de plus en plus inflammables. Depuis cette rencontre, je jette mon papier à la poubelle. C’est idiot, je sais.

 

25 mars – Contagions

Il se peut qu’en raison de mes croyances pragmatistes et démocratiques en l’intelligence commune, j’aie développé une certaine sympathie pour le phénomène de la contagion. Il faut bien que nous soyons contaminés par quelque chose qui n’est pas de notre fait pour nous mettre en route : être affecté, repérer en quoi, imaginer la suite, agir en conséquence, etc. Les états d’âme, les passions, les émotions, et aussi les idées manipulatrices, les slogans et les archétypes, les rumeurs et les oui dires, sont bien sûr contagieux. Mais c’est aussi le cas des idées, qui seules peuvent contrer les mauvaises. Par suite des contagions, elles se disséminent, germent, s’hybrident, percolent, se diffusent.

La contagion des idées concernant le coronavirus par exemple est beaucoup plus rapide que celle du virus lui-même. Alors que le virus n’a infecté que 423 670 personnes (il s’agit du nombre de cas avérés le 25 mars à 8 h 56, d’après une cartographie en temps réel générée par un centre de recherche de l’université John Hopkins, que j’ai installée dans la barre personnelle de mon navigateur dès qu’elle est apparue sur le Net, vers la mi-janvier 2020, et que je consulte plusieurs fois par jour depuis [1]), la pensée du virus affecte toute l’humanité, notamment les 3 milliards d’individus qui sont désormais confinés.

La contagion des idées est le titre d’un livre de 1996 que j’ai beaucoup apprécié. Dan Sperber en est l’auteur. Il y propose une sorte d’épidémiologie des idées par voie de transmission culturelle. Comme un virus, les idées se propagent en vertu de mécanismes à la fois collectifs et individuels. Par exemple, la langue commune est à la propagation des idées ce que la coutume de se faire la bise (3 fois à Marseille) est à celle du virus. Mais cela ne supprime pas le niveau individuel qui doit être soigneusement considéré, au même titre que le phénomène collectif : de même que la langue commune est un médium dont chaque locuteur fait un usage personnel (on reconnaît les gens au son de leur voix, à leur intonation, au rythme de leur élocution, etc.), les chances de contamination et ses effets varient d’une personne à l’autre — un point qui est bien expliqué par Claude Combes dans son essai de 2010, L’art d’être parasite.

Dan Sperber écrit qu’à chaque fois qu’une représentation se transmet, elle se transforme. C’est aussi une idée présente dans les Lois de l’imitation (1890) de Gabriel Tarde. Contrairement à ce qu’indique ce titre qui, à l’égal de celui de Sperber, vous incite à croire que les choses extérieures vous affectent, pénètrent en vous, et s’y dupliquent à l’identique — ce qui serait la condition de leur perpétuation et, pourrait-on dire dans un langage marxiste, de leur domination —, il faut comprendre que les phénomènes ne peuvent nous toucher qu’en étant personnalisés. Selon Tarde, à mon avis mal lu, y compris par Sperber, l’imitation suppose l’invention.

Tout ceci est rudimentaire, mais explique en partie ma relative sympathie pour la contagion en général. J’y vois l’occasion d’une culture partagée, d’une Opinion mondiale (c’est une expression de Tarde), d’une union sociale élargie, d’un immense concert de voix, d’une participation de tous à l’invention de l’humanité. Tarde remarquait que les despotes le savent parfaitement : pour dominer sans partage, il suffit d’instaurer un « silence universel ». Empêcher la contagion des idées, c’est détruire toute liberté.

 

30 mars – La nature reprend-elle ses droits ?

Comment caractériser ce sentiment d’allégresse face à l’apparition d’un canard à col-vert sur le macadam ? Il me semble important de bien l’identifier, de trouver les mots qui conviennent, afin de ne pas perdre le trésor qu’il contient — afin d’en faire le building block du changement culturel profond qui nous disposera j’espère à considérer comme un scandale le retour à nos habitudes antérieures qui nous faisaient mettre la question de la nature et des équilibres écologiques entre parenthèses, ou nous menait à refouler les phénomènes naturels à coups de climatiseur, purificateur, humidificateur, isolation, confinement, etc.

Il me semble qu’introduire l’apparition de bêtes sauvages en ville par les expressions : « la nature reprend ses droits », « elle revient », « elle reconquiert l’espace », elle se le « réapproprie », n’est pas une bonne piste. Comme si c’était la nature ou nous, les humains. Comme s’il fallait que les humains disparaissent, confinés, hospitalisés, morts, pour qu’elle ait « droit de cité », pour qu’elle jouisse pleinement des droits que lui confère sa prétendue antécédence.

La nature n’est ni la « conquérante » qui est suggérée par ces expressions ni une entité juridique revendiquant des droits auprès d’individus sourds à ses suppliques. Non seulement je ne pense pas que ce soit « la nature ou nous », mais en outre il est patent que c’est précisément à cause du dualisme sous-jacent à cette alternative vicieuse que la nature a été si sauvagement détruite et annihilée.

(…)

L’événement qu’est l’apparition d’un canard sur le macadam de Paris n’est pas le retour de la nature dans ses droits. L’événement, c’est d’établir avec le volatile une relation telle que mon regard sur lui est modifié. Peut-être ce regard engendrera-t-il à l’avenir des attitudes différentes à l’égard du canard et des animaux en général, qui amélioreront leurs conditions d’existence. Il est inutile, et même contre-productif, que je leur cède mes droits d’être là. Peut-être même en mourraient-ils. Beaucoup d’animaux urbains souffrent de la faim aujourd’hui, plus personne n’étant là pour leur donner à manger. La question qui se pose n’est pas celle de l’antécédence, c’est celle de la coexistence.

Il y a dans ces expressions un autre biais qui me semble tout autant menacer le changement de paradigme dont nous avons à mon sens besoin pour modifier en profondeur notre attitude vis-à-vis de la nature : c’est l’idée d’un retour. Tout retour implique d’aller en arrière. Un état initial parfait serait à portée. La nature revient, elle reprend, elle reconquiert, etc. Non. Elle va. Elle saute sur l’occasion. Elle ne retourne pas vers ce qui était, vers un état plus ou moins originel, vers l’existence authentique, vers la quintessence du sauvage. Elle pousse et se transforme en poussant, chaque être faisant lui aussi partie de tout ce qu’il rencontre. Encore un dualisme sous-jacent, celui entre la condition originelle que représenteraient la nature et la vie en conformité avec la nature, et l’artificiel que la civilisation moderne aurait poussé à l’extrême. Le canard ou l’automobile.

 

1er avril – « Ils voient le meilleur et font le pire »

Aujourd’hui, je trouve absolument saisissant le contraste entre d’un côté, cette culture du contrôle à laquelle nous sommes habitués, et qui dans un état de droit, si imparfait soit-il, entraîne à mon sens beaucoup plus d’aspects positifs que de négatifs et, de l’autre, l’impossibilité psychologique dans laquelle nous sommes d’adopter le « principe de précaution » dont encore récemment, sur AOC, Michel Callon et Pierre Lascoumes ont rappelé le bien-fondé et l’efficacité empirique[1]. Je n’ai pas d’explication, seulement quelques hypothèses que je vais énoncer de manière extrêmement schématique.

 

3 avril – Quand les « travailleurs de l’ombre » viennent à la « lumière »

Il a beaucoup été question ces derniers jours des « héros ordinaires », des « travailleurs invisibles » qui « bossent dans l’ombre » pour le plus grand profit de « l’humanité reconnaissante », des personnes de « 1er, 2e et 3e ligne » dont la contribution est pourtant fondamentale, des « petites mains » sans lesquelles ceci ou cela.

Ces expressions résonnent à mes oreilles comme des insultes. De mon point de vue, le caissier du magasin en face de chez moi est beaucoup plus « visible » qu’un technocrate du ministère des finances ou qu’un conseiller du prince. Les éboueurs et les cantonniers de mon quartier, je les connais et si je les croise, je les salue. Mon facteur a les clés de mon immeuble, il m’arrange et on discute un moment si on se rencontre en bas dans la cage d’escalier. Je ne pense vraiment pas être originale en cela. Pour sûr mes yeux ne sont pas si spéciaux qu’ils « verraient » des êtres invisibles pour les autres. En quoi un « soignant » (quelle horrible expression !), une caissière ou un facteur serait-il plus « dans l’ombre » qu’un employé de banque, un maçon ou un professeur ? (pour ne pas dire le mot tout aussi affreux, « enseignant » — il faudra que je revienne sur les raisons de ma détestation de ce genre de termes.)

J’admets bien sûr que de nombreux métiers sont mal rémunérés, et d’autant plus mal qu’ils sont « féminisés », mal considérés, dénigrés, méprisés, etc. Et qu’il faut faire la critique d’inégalités fondamentalement injustes. Mais l’association entre le manque de considération sociale et l’ombre, l’absence de lumière, la nuit, est une métaphore problématique.

Après tout, les vrais travailleurs de l’ombre que sont par exemple les agents des services secrets ne souffrent d’aucun discrédit. Quand à ceux dont le confinement a authentiquement accru la visibilité — sans-abri, SDF, psychotiques, migrants, mendiants professionnels, prostitué(e)s qui n’ont pas le choix, etc. —, ils n’en sont pas mieux considérés.

(…) Ce ne sont pas ces métiers « de l’ombre » qui sont « invisibles », ce sont nous qui sommes aveugles, ou mal voyants. Qu’il faille modifier l’organisation et la rémunération de mille métiers est évident. Mais les qualifier de « petits », « invisibles », « deuxième ligne », c’est leur conférer une caractéristique objective que tout le monde pourrait constater comme une vérité. Le risque n’est pas tant de se tromper que d’autoriser que le sociologue et, plus généralement, l’engagé social, le militant, le journaliste, le critique professionnel, voire le citoyen, se perçoive comme un éclairagiste indispensable et comme un secouriste « en première ligne ». Serait-ce en vue de sortir de l’ombre qui est la sienne ?

(…) Tabler sur l’invisibilité comme sur une caractéristique objective, c’est affubler les personnes concernées d’épithètes méprisant pour se payer ensuite le luxe de voler à leur secours. Il est ironique de remarquer que les doses variables de condescendance, de misérabilisme, de paternalisme, de bonne conscience de la part de quiconque parle pour (et non avec) les faibles et les opprimés — qui seront ensuite accusés de « retourner le stigmate » par d’autres idéologues —, se révèlent d’autant mieux qu’en ce qui concerne le passage de tous ces gens du royaume de l’ombre à celui de la lumière, l’accent est mis sur leur pure et simple utilité. Eh quoi, eux qui nous nourrissent, nous soignent, nettoient notre environnement, nous approvisionnent, nous transportent si besoin est, ne méritent-ils pas notre considération ? Quelle bizarrerie que la géométrie de ce « nous » !

Et pour finir, je vous laisse en compagnie du début d’un article paru dans le Figaro : « Abattoirs, routiers, bouchers… : humbles héros d’une armée de l’ombre… Médecins, infirmiers, soignants, pharmaciens méritent la reconnaissance des Français. Ils sont au front, mais à l’arrière, la vie confinée continue grâce à une cohorte de sans-grade, d’humbles valeureux qui assurent le ravitaillement de la population, en prenant eux aussi des risques [5]. »

 

6 avril – Les plaies d’Égypte et d’ailleurs

Comme c’est bientôt Pessah, (la Pâques juive), il va être question dès le 8 avril de la sortie d’Égypte, de la fuite hors de l’esclavage, de la liberté et bien sûr, des plaies. C’est d’actualité. Je rappelle que Moïse demande à Pharaon de laisser partir son peuple qu’il asservit, et que Pharaon refuse. Pour le faire céder, des fléaux de plus en plus terribles frappent l’un après l’autre l’Égypte : les eaux de la rivière changées en sang, les grenouilles qui infestent le pays, les moustiques, la vermine, la mort des troupeaux à cause de la peste, les ulcères et les pustules, la grêle et « du feu en plein dans la grêle » qui détruisent les récoltes, les sauterelles qui dévorent ce qui en reste, les ténèbres et la mort des premiers-nés.

La plaie : par les temps qui courent, voilà un concept bien utile, plus clair à mon avis que « catastrophe » ou « effondrement ». Plus clair aussi que « crise ». En hébreu, le mot utilisé est « macah » מכה, c’est-à-dire un coup. C’est quelque chose qui vous tombe dessus et qui vous bouffe le corps, indirectement en vous privant de nourriture ou directement par la vermine, la peste, les bubons et les ulcères. Quelque chose qui vous frappe.

(…)

je trouve aussi très éclairante l’idée que les plaies vous frappent à cause de quelque chose dont vous êtes responsable. Contrairement à l’atmosphère mécaniste qui entoure le concept de catastrophe (les catastrophes s’enchaînent, l’une entraîne l’autre, la nature s’emballe) et celui d’effondrement (on compare souvent la décadence d’une civilisation à un terrible effet domino), la série des dix plaies n’est pas une réaction en chaîne. Comme le dit le Rabbin Berechiah, « Dieu a recouru à une tactique militaire contre les Égyptiens[1] ». C’est très instructif.

(…)

Le coronavirus SARS-CoV-2, pour ne citer que lui, est une plaie — d’autant que, littéralement, les plaies se traduisent par des maladies, ce qui implique un terrain favorable, de la prévention dans l’idéal, des soins. Il ne s’agit ni de catastrophe ni d’effondrement, de calamité ou de désordre. Ni même de punition. Une plaie (ici une sorte de retournement de la nature contre des relations humaines détraquées à son endroit, qui frappe en particulier les premiers nés, c’est-à-dire les personnes les plus âgées) est une conséquence qu’en bon pragmatiste, on devrait prendre comme point de départ de nos raisonnements et stratégies futures. La maladie que ce virus engendre, le Covid-19, est lui aussi un effet déplorable, mais pas fatal, car l’expérience que nous en faisons a justement la qualité des effets des plaies en général, celle de pouvoir porter vers une remédiation.

(…) Car les plaies sont des signes : voilà un troisième fil. Ce ne sont pas des preuves, des indications fermes, des conclusions de processus anciens, des punitions divines. Ce ne sont pas non plus les étapes d’un cours caché de la nature, les stades d’une évolution « nécessaire », la manifestation d’un processus irrépressible. Non, ce sont des signes. Et le propre d’un signe, c’est d’être déchiffré. Il faut le lire et le comprendre. Le signe n’annonce rien, il signale quelque chose qui est déjà là mais qu’on ne voit pas. Son rôle est d’attirer l’attention : par exemple, la fièvre et la toux sèche sont des signes du Covid-19. Mais ils sont variables d’une personne à l’autre et peuvent être mal interprétés, par exemple à cause de l’angoisse qui les amplifie ou de la négligence qui fait les mépriser. La démarche d’interprétation des signes est par définition tâtonnante, expérimentale, personnelle aussi, avec l’appui de ceux qui peuvent vous faire profiter de leur expérience et de leurs connaissances.

Dans l’Exode, Pharaon ne veut pas lire les signes. Ce n’est pas qu’il n’y croit pas. Il est dans le déni. Il refuse aux plaies la qualité de signe et les assimile à un numéro de magie dont ses ensorceleurs eux aussi sont capables. D’ailleurs, un ami vient de m’apprendre que le mot utilisé en hébreu quand la parole est donnée à Pharaon est celui, non de « frappe » mais de « miracle ». Pour avoir raison et garder le pouvoir, il accuse Moïse de charlatanisme. Et il ment. Il promet à plusieurs reprises de libérer les fils d’Israël et quand les effets de la plaie qui a frappé son pays s’estompent, il revient sur sa parole. Son cœur « s’endurcit ». Alors frappe une nouvelle plaie, jusqu’à l’anéantissement total, quand Pharaon ayant déjà tout perdu lance son armée à la poursuite des fils Israël et finit ses jours englouti dans la mer rouge.

 

11 avril – Prenez soin de vous !

(…)  prendre soin de soi ne consiste pas uniquement à apporter à un « soi » par avance constitué (il ne l’est pas) des soins appropriés ; c’est peut-être en priorité se soucier d’avoir un vrai soi, une personnalité à soi, du caractère, dirait Emerson. Bref, une individualité. Et voilà une autre version de l’individualisme : il ne s’agit plus de rentrer en soi mais au contraire d’en sortir ; voyager et non s’isoler des autres, se relier et non rentrer en soi — ce qui, il faut le dire, garantit souvent de se trouver en très mauvaise compagnie, tant le soi est tyrannique, étriqué, prévisible, tellement limité ; bref substituer au soi prison un soi tremplin pour un grand saut dans le monde.

Cela n’a rien d’évident, tout le monde le sait. Si « prendre soin de soi » implique se mettre en situation de développer son individualité et, par extension, se disposer à recevoir même ce qui n’était pas prévu, sélectionner les ressources, exiger (c’est politique) une redistribution telle que les « nourritures » (selon Corinne Pelluchon) nécessaires à l’individuation soit effective, etc., alors la tâche est immense. Pour le coup, cela réclame beaucoup d’imagination, des efforts et aussi de l’intérêt pour ce qui n’est pas soi. Alors que le premier individualisme consiste à aller unilatéralement de l’extérieur vers l’intérieur, ce qui se solde par la perte du pouvoir de se connecter avec le dehors, le second dépend du mouvement inverse : aller de l’intérieur vers l’extérieur.

De fait, en anglais, c’est exactement cela que signifie : take care.

 

14 avril- Ces merveilleux canards et autres bêtes en liberté

que les animaux sauvages soient mangés, dépecés, désauvagés pour être inclus comme animal de compagnie dans la maisonnée ou génétiquement sélectionnés pour leur docilité et leur caractère paisible, ils ne sont pas à bonne distance. Les paradoxes énoncés plus haut sont ici pleinement opérants : il y a un certain amour des bêtes qui mène en effet à la cruauté et un certain idéal fusionnel qui mène à la maladie. La fameuse « distance sociale », symbolique ou matérielle, qui est nécessaire entre nous, les humains, est aussi nécessaire entre les animaux et nous.

Je pense qu’il ne viendrait à l’esprit de personne d’essayer d’attraper les canards parisiens ou les daims batifolant dans les rues de Boissy-Saint-Léger pour les manger ou les apprivoiser. L’amour que ces animaux suscitent est d’un autre ordre : c’est celui qui naît de l’expérience pleine du charme de l’étrange, de ce qui n’est pas appropriable ou assignable. C’est l’amour du sauvage.

(Extraits du blog de Joëlle Zask : https://laboratoireparallele.com/2020/04/14/coronajournal-de-joelle-zask/)

 

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Joëlle Zask est philosophe, spécialiste de philosophie politique et du pragmatisme, maître de conférences HDR à l’université de Provence. Traductrice de John Dewey, elle a publié plusieurs ouvrages qui questionnent les formes démocratiques de la participation. Elle travaille par ailleurs sur les enjeux politiques des pratiques artistiques contemporaines ainsi que sur les questions liées à la crise écologique.

Retrouvez ici la bibliographie de Joëlle Zask.

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Coronajournal (extraits) de Joëlle Zask est disponible en version imprimable.

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