Corps sportif, corps esthétique

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C’est en passant par la porte de Dipylon, au nord-ouest d’Athènes, qu’on arrivait après deux kilomètres à peine, à l’Académie que Platon avait ouvert après la mort de Socrate. Dans l’enceinte de la propriété, se trouvaient un grand jardin, plusieurs autels, des portiques, une statue d’Apollon, un sanctuaire dédié à Athéna, quelques habitations, des salles de cours et un gymnase. Tout semblait être voué à l’éducation, dont les lieux mêmes suggéraient qu’elle devait être indissociablement religieuse, citoyenne, physique et intellectuelle. Venus de toutes la Méditerranée, les étudiants – dont quelques femmes, comme en témoigne Diogène Laërce – remplissaient leurs devoirs religieux, suivaient les leçons théoriques, apprenaient la gymnastique, la lutte, le pancrace, le lancer, la course, et, sous les portiques, lieux de rencontre et d’échange, ils parachevaient leur formation civique par l’art de la discussion publique. Ces activités étaient toutes portées par le même idéal: celui de l’équilibre – équilibre entre ce qu’on demande aux dieux par des offrandes et ce qu’on peut en obtenir, équilibre entre développement physique (gymnastikē) et développement intellectuel (mousikē), équilibre entre les différentes parties de l’âme dans le corps (pour simplifier: raison/tête, courage/cœur, désir/ventre), équilibre entre les composantes de la cité (la tête est associée aux gouvernants, le cœur aux guerriers, le ventre au peuple), qui devient cité idéale à mesure que l’équilibre devient harmonie, dont le nom sera justice. […] Dans chaque cas, il s’agit, pour définir la (représentation) de la «beauté», de définir le rapport le plus harmonieux entre les parties d’un ensemble et l’ensemble lui-même – rapport qui pourrait se trouver dans la nature, les dimensions et proportions d’un arbre, la disposition des feuilles sur une tige ou des graines dans le cœur d’une fleur de tournesol, les spirales des coquillages, et auquel les arts, entre autres l’architecture, ont habitué l’œil. Le corps sportif, dès lors, soumis à la régularité de l’effort, à la musculation, à l’entraînement, pourrait s’éloigner du corps esthétique, d’autant que chaque sport nécessite une attention particulière au développement de tel ou tel muscle, telle partie du corps, qui fait que le corps d’une sauteuse en hauteur ou d’un lanceur de disque n’est pas celui d’une haltérophile ou d’un marathonien. On notera d’abord que le corps esthétique, associé à la peinture, au cinéma, à la mode, est soumis à la rotation incessante des critères – si bien qu’un martien soudainement tombé sur Terre à qui l’ont montrerait des nus de Rubens, de Bonnard ou de Modigliani, quelques films de Fellini, Pasolini ou Fassbinder, ne saurait pas vraiment ce qu’est la beauté idéale d’un corps, féminin ou masculin. Aussi prendre soin de son corps afin de le rendre moins réceptif à ce qui pourrait l’abîmer et davantage conforme à nos propres desiderata, hygiéniques, cosmétiques, esthétiques, est-il moins usant et périlleux que de vouloir l’alléger, le muscler, le maquiller, le modifier, pour qu’il réponde aux normes fixées par la société, lesquelles changent toutes les saisons comme changent les modes, ou par l’idéologie (on se souvient de la manière dont nazisme et fascisme, par l’obligation d’activités gymniques et sportives, ont voulu imposer au corps une forme esthétique musclée correspondant à la force et la puissance des politiques qu’ils mettaient en œuvre). Le corps sportif ne peut cependant pas renoncer à toute esthétique, parce qu’il possède tout à la fois les dimensions du jeu (on dit bien «jouer» au football), de la guerre (l’agon, la compétition), du travail (l’effort) et de l’art (gymnastique rythmique, patinage artistique…). Aucune de ces dimensions ne peut être enlevée: si on ôte les règles du jeu, sur le terrain c’est la guerre, si on ôte la compétition, reste le jeu mais disparaît le «match», etc. Aucun sport, autrement dit, ne peut renoncer à être aussi un art. Et là se trouve le facteur qui d’une certaine façon «contraint» le corps sportif à se rendre esthétique: à savoir que l’esthétisation du geste sportif rend celui-ci plus performant. Si on lançait un javelot comme ça, juste devant soi, il n’irait pas loin: la puissance de la course d’élan, le «pas croisé» et le blocage de la jambe avant, la rotation du buste, l’alignement du pied, du genou, de la hanche et de l’épaule, la sublime semi-ellipse que dessine le bras… voilà ce qui propulse la lance au plus loin. Tout corps sportif, autrement dit, est un corps esthétique – mais on ne sait pas si la réciproque est toujours vraie.

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