Dans le Séminaire VII, consacré à l’éthique de la psychanalyse (Seuil, 1986), Jacques Lacan, lors de la séance du 29 juin 1960, dit vouloir, « à titre expérimental », avancer quelques « propositions » et voir « ce que ça donne pour des oreilles d’analystes ». La première est celle-ci: « Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir ». En général, de la phrase, on ne retient que la dernière partie. Le plus souvent on l’entend – véritable contre-sens issu de la confusion entre « céder sur » et « céder à » – comme une sorte d’injonction hédoniste, une invitation à « lâcher tout », à céder à toutes les tentations, à se dégager du faix du Sur-moi pour donner libre cours à ses pulsions, à « faire ce qu’on veut ». La phrase étant quelque peu sibylline, elle autorise même qu’on se demande si « son » désir est le désir propre, celui du sujet, ou le désir de l’Autre: la confusion entre « céder sur » et « céder à » serait la même. Or la « nouvelle éthique » envisagée par Lacan ne se fonde guère sur le respect ou non d’impératifs venus d’ailleurs, de la société, mais sur la singularité du sujet, du sujet désirant. Ne pas céder sur son désir serait alors une forme de fidélité, une fidélité à sa propre subjectivité, à sa loi, à ce que l’on est au plus profond de soi, quand céder sur son désir équivaudrait à se trahir (« le sujet trahit sa voie, se trahit lui-même », écrit Lacan), à manifester une sorte de lâcheté existentielle d’où sourdrait la culpabilité, soit le sentiment de se sentir en défaut, en faute, vis-à-vis de son propre désir. Comment doit-être comprise cette phrase énigmatique, devenue pourtant presque un « mot », sinon un mantra ?
Robert Maggiori