Le narcissisme
jeudi 11 mars
à
Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), ne dit pas narcissisme, mais « trouble de la personnalité narcissique ». Il s’agit d’une affection mentale complexe, persistante, caractérisée par un sentiment exagéré de « grandeur » de soi, un besoin constant d’admiration, des fantasmes de succès illimité, de pouvoir, de prestige ou de beauté, un manque d’empathie envers autrui, et des difficultés dans la gestion des relations interpersonnelles, pouvant prendre des formes disons « hautes » (arrogance, tendance à la manipulation de l’entourage, désir de domination sociale, comportements visant à exploiter, voire humilier autrui) et plus rarement des formes « basses » (hypersensibilité, intolérance aux critiques, timidité, sentiment de honte…). La parole, dans ce cas, va à la psychologie ou à la psychiatrie, aux psychothérapies psychodynamiques et psychanalytiques.
S’il s’éloigne de la pathologie, le narcissisme – tel qu’on le nomme depuis qu’Ovide, dans les Métamorphoses, a décrit le mythe de la nymphe Eco et de Narcisse, tombé amoureux de son propre reflet dans l’eau d’une source – se présente comme un style de personnalité, sinon un trait de caractère, induisant à une préoccupation excessive envers soi-même et ses propres attentes, souvent au détriment des autres, au besoin d’être vu et en vue, d’être admiré, reconnu. Dans ce cas, une lecture philosophique devient possible, qui mettrait en jeu les relations entre le soi, l’image et la réalité. En effet, Narcisse pourrait bien apparaître comme la figure paradigmatique de la confusion entre être et représentation, ou la forme la plus radicale de l’idolâtrie de l’image : il ne s’aime pas lui-même mais aime son reflet, une image qui n’est « rien » qu’un jeu de lumière, qui n’est pas lui et qu’il ne peut pas même « toucher » car, touchée, elle disparaîtrait dans une eau troublée. Ce rapport à son propre reflet n’est pas « réflexion » – laquelle autoriserait un « retour sur soi », une « conscience » – mais simple « réfléchissement » d’apparence, créant un cercle dans lequel toute forme d’altérité est forclose. Le narcissisme, autrement dit, n’est pas refus de tel ou tel autre, mais la structure d’une relation dans laquelle l’autre ne peut jamais être autre, mais seulement miroir, ou plus radicalement encore, être tout ce qui peut servir à « renvoyer » ma propre image (la considérer, la mettre en vue, la grandir, l’admirer…). C’est la grande différence entre le narcissisme et ce qu’en philosophie on nomme solipsisme. Le solipsisme est mû par la certitude (je n’ai la certitude que de moi-même, tout le reste est douteux), alors que le narcissisme est exacerbé par le désir d’être reconnu, loué, apprécié. Dans le solipsisme on a une vraie fermeture sur soi, il n’y a pas d’autre, mais pas non plus d’image et de miroir, tandis que dans le narcissisme, il y a le paradoxe d’une « non-altérité de l’autre », ou le besoin d’un autre susceptible d’être nié comme altérité pour ne conserver qu’une relation spéculaire, un miroir. Dans les deux cas, cependant, l’ego croît tout seul, existe par lui-même et pour lui-même : ce qui semble bien être une sorte d’illusion ontologique, car nul n’est « seul », et autrui est déjà en moi avant même que je sois. Narcisse en personne et tous les narcisses du monde « voient » et regardent ce que la culture a appris à leurs yeux à voir, parlent avec une langue qui leur vient d’autrui, sont né du désir d’autrui, accueillis dans le monde par autrui, éduqués par autrui… Dans le solipsisme, l’autre n’est pas et s’il était, il serait inconnaissable. Dans le narcissisme, l’autre est là, mais seulement comme simulacre, comme miroir. Le premier ressemble à une maison sans portes ni fenêtres, le second à une maison dont les portes et les fenêtres ne renverraient que l’image de la maison elle-même. Mais on sait bien qu’il existe des maisons avec des fenêtres ouvertes sur le monde, et des portes qui accueillent autrui, le proche, le voisin, l’ami – et l’étranger qui passe.
Robert Maggiori
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Théâtre Princesse Grace
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