Dit-on qu’on écrit quand on écrit une belle lettre à sa société d’assurances, quand on gribouille la liste des courses ou on prend des notes en cours ? Un(e) écrivant(e) n’est pas un(e) écrivain(e), certes, et de fait le verbe écrire – laissons de côté l’enfant qui apprend à le faire – n’est le plus souvent utilisé que dans l’acception plus noble qu’on lui donne en littérature. Dès lors, on peut constater que rien de ce qui est arrivé au monde et au genre humain n’a échappé à sa traduction littéraire. D’où vient cette puissance qui rend la littérature capable de restituer une vérité plus vraie encore que les événements réels – des phénomènes les plus grandioses ou tragiques aux infimes tremblements de l’âme ? Si le désir d’écrire, assez diffus, répond à l’envie ou au besoin (dans un journal intime par exemple) de « mettre la pensée et les sentiments en mots », avec les risques de « trahison » que Bergson voyait dans l’exercice, est-ce qu’il est possible, ce qui serait l’apanage de l’écrivain(e) et la vertu de la littérature, d’« écrire le désir », d’évoquer, de suggérer, de décrire le moteur le plus secret, le plus subtil, le plus volage, le plus insaisissable de l’existence des hommes et des femmes ?
Robert Maggiori