Quand les désirs sont pris au pluriel, il semble insensé de se demander s’il y a des désirs féminins et des désirs masculins – puisque tout désir est immanquablement scellé à ce qu’une personne est, à ce qu’elle veut être, à ce qu’elle a ou souhaite obtenir, à ce qu’elle fait, ce qu’elle a fait, ce qu’elle voudrait faire, ce à quoi elle aspire, etc. Au singulier, genré, masculin, il renvoie presque à coup sûr au désir sexuel tel que les hommes l’éprouvent. Paradoxalement, alors que ce sont les hommes qui ont le plus parlé de sexualité, y compris en définissant une sexualité qui serait celle des femmes et correspondrait à ce qu’ils auraient voulu qu’elle fût – avant que les femmes elles-mêmes ne prennent la parole pour déboulonner tous les stéréotypes et les préjugés patriarcaux auxquels on les avait assignées – la question du désir masculin a fait l’objet d’esquives, de mises au silence et d’enfouissements. Puisque le désir s’enracine à la fois dans le corps, le cœur et le cerveau, les molécules ou les neurones, on a surtout avancé des explications physiologiques ou neuro-biologiques, et, pour rendre raison de comportements dits « masculins », comme la confiance en soi, l’aptitude à diriger ou dominer, une certaine agressivité parfois, souligné par exemple le rôle des hormones stéroïdiennes, in primis la testostérone, dont est bombardé dès la vie intra-utérine le cerveau du petit garçon. Mais les personnes, hommes ou femmes, ne se réduisent pas à des êtres biologiques: elles sont « faites » par les relations avec autrui, par l’éducation, par les structures sociales et ce que celles-ci produisent comme valeurs, comme règles de comportement, idées, opinions, préjugés… Aussi un désir au masculin ne peut-il se conjuguer qu’avec l’ensemble de ces facteurs et déterminations: et il n’est pas sûr, dans ce cas, qu’il se manifeste comme bon nombre de stéréotypes voudraient qu’il se manifestât: un désir « primitif », direct, possessif, tourné exclusivement vers la pénétration et la jouissance de l’éjaculation, exempt de toute sentimentalité, insensible à la douceur et à la tendresse au moment vécu… Il faudrait une révolution « masculine » pour l’attester, aussi puissante qu’a été celle réalisée par le féminisme. Hélas, c’est le « masculinisme » qui ici et là refait surface: retour en arrière qui décline le « désir au masculin » sur le mode de la virilité dominatrice.
Robert Maggiori