Sur les inégalités qui sont de fait, « naturelles », physiques, la philosophie n’a rien de particulier à dire : l’un est un homme, l’autre une femme, l’un a la peau blanche, l’autre noire, l’un est grand de taille, l’autre moins, l’un a des yeux bleus, l’autre verts… Nul, en réalité, n’est « égal » à qui que ce soit, et ces inégalités-là ne sont ni justes ni injustes. La discussion ne naît que lorsque les inégalités (de statut, de pouvoir, de chance, de richesse…) sont non de fait, mais faites, instituées par la société – qu’elles relèvent d’une attribution inégalitaire de droits ou d’une disparité d’opportunités. D’un mot, sans les analyser cas par cas, on ne peut pas dire si elles sont justes ou injustes. Elles seraient à tous les coups injustes cependant si on constatait qu’une inégalité de droits ou de salaire, se fonde sur une inégalité de fait, si par exemple on rétribuait moins une femme, travaillant au même poste qu’un homme, pour la seule raison qu’elle est une femme. Et la discussion s’anime dès qu’il s’agit de savoir si de telles inégalités lèsent davantage la liberté qu’elles ne contredisent la justice. Toute la philosophie politique a été mobilisée par un tel problème, notamment, au XXe siècle, celle de John Rawls, qui tenait les inégalités économiques pour justes, si et seulement si, au plus petit profit des membres les plus favorisés de la société correspond le plus grand profit des membres les moins favorisés. Si le souci de justice exige de corriger les inégalités qui empêchent, lèsent, meurtrissent, invisibilisent les moins favorisés et les condamnent à une « vie nue », est-ce que l’inégalité, en elle-même, peut être « supprimée » ? Elle ne naît pas, pensait Nietzsche, de la déviation ou de la dégradation d’une hypothétique égalité originelle, mais est la condition même de la vie : là où il y a vie, il y a inégalité – de forces et de facultés –, entraînant la compétition, la hiérarchie… Toute identité se construit par différence ou différenciation de ce qu’elle n’est pas : il n’y a guère de « même » sans « autre », pas de présence sans absence, pas d’égalité sans l’inégalité qui la précède et la rende pensable – même pas de politique s’il n’y avait pas d’inégalité à contester ! Autrement dit, l’important n’est ni l’égalité ni l’inégalité, mais la manière dont on peut associer et entrelacer la liberté et la justice de façon telle que nul ne puisse être exclu du jeu social, que tous puissent y jouer leurs cartes, jouir des droits dont jouissent légitimement tous les autres membres de la société, mener une vie décente et construire son existence selon sa volonté, son désir et ses aspirations.
Robert Maggiori