Paris 2019-2020

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Du Sacrifice // De l’Élection

22 Nov
vendredi 22 novembre 2019 14H30 > 16H30

Présenté par les membres fondateurs des Rencontres Philosophiques de Monaco

Du Sacrifice
// Joseph COHEN, philosophe et membre fondateur des Rencontres Philosophiques de Monaco

« Le sujet posé en tant que déposé – moi – je m’universalise. Et c’est là aussi ma vérité – ma vérité de mortel appartenant à la génération et à la corruption que suppose la négativité de l’universalisation. Mais le concept du Moi ne saurait correspondre à moi que dans la mesure où il peut signifier la responsabilité qui m’assigne irremplaçable, c’est-à-dire dans ma fuite hors le concept laquelle n’est pas la naïveté ou l’aveuglement de la non-pensée car, positivement, la responsabilité pour mon prochain. (Il est temps de dénoncer la confusion abusive entre niaiserie et morale.) D’où course à l’envi entre la conceptualité du Moi et la patience du refus du concept, entre l’universalité et l’individuation, entre mortalité et responsabilité. La diachronie même de la vérité est dans cette alternance. Ambiguïté qui met en question le concept dans la mesure où elle ébranle l’idée même de la vérité-résultat, de la vérité tenant dans le présent, d’un sens, en quelque façon, monosyllabique. Le Moi de la responsabilité, c’est moi et pas un autre, moi à qui l’on voudrait apparier une âme sœur de qui on exigerait substitution et sacrifice. Or, dire qu’Autrui doit se sacrifier aux autres, ce serait prêcher le sacrifice humain ! Moi – ce n’est pas une inimitable nuance de Jemeinigkeit venant s’ajouter à l’être appartenant au genre “Ame” ou “Homme” ou “Individu” et qui se trouverait ainsi commune à plusieurs âmes, hommes et individus, rendant d’emblée possible entre eux la réciprocité. L’unicité du moi, accablé par l’autre dans la proximité, c’est l’autre dans le même psychisme. Mais c’est moi – moi et pas un autre – qui suis otage des autres ; en substitution se défait mon être à moi et pas à un autre ; et c’est par cette substitution que je ne suis pas “un autre”, mais moi. Le soi dans l’être c’est exactement le “ne pas pouvoir se dérober” à une assignation qui ne vise aucune généralité. Il n’y a pas d’ipséité commune à moi et aux autres, moi c’est l’exclusion de cette possibilité de comparaison, dès que la comparaison s’installe. L’ipséité est par conséquent un privilège ou une élection injustifiable qui m’élit moi et non pas le Moi. Je unique et élu. Election par sujétion. »

Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Le Livre de Poche, 1990, p. 201

 

De l’Élection
// Raphael ZAGURY-ORLY, philosophe et membre fondateur des Rencontres Philosophiques de Monaco

« Si des termes éthiques surgissent dans notre discours, avant ceux de la liberté et de la non-liberté, c’est que, avant la bipolarité du bien et du mal présentés au choix, le sujet se trouve commis avec le Bien dans la passivité même du supporter. La distinction du libre et du non-libre ne serait pas l’ultime distinction entre humanité et inhumanité, ni l’ultime repère du sens et du non-sens ; comprendre l’intelligibilité ne consiste pas à remonter au commencement. Il y eut temps irréductible à présence, passé absolu, irreprésentable. Le Bien n’a-t-il pas élu le sujet d’une élection reconnaissable dans la responsabilité d’otage à laquelle le sujet est voué, à laquelle il ne saurait se dérober sans se démentir et par laquelle il est unique ? Election à laquelle, en philosophe, on ne peut accorder que la signification circonscrite par la responsabilité pour autrui. Cette antériorité de la responsabilité par rapport à la liberté signifierait la Bonté du Bien : la nécessité pour le Bien de m’élire le premier avant que je sois à même de l’élire, c’est-à-dire d’accueillir son choix. C’est ma susception pré-originaire. Passivité antérieure à toute réceptivité. Transcendante. Antériorité antérieure à toute antériorité représentable : immémoriale. Le Bien avant l’être. Diachronie : différence infranchissable entre le Bien et moi, sans simultanéité, des termes dépareillés. Mais aussi non-indifférence dans cette différence. Le Bien assignant le sujet – selon une susception non assumable – à s’approcher de l’autre, à s’approcher du prochain. Assignation à une proximité non érotique, à un désir du non-désirable, à un désir de l’étranger dans le prochain – hors la concupiscence qui, elle, ne cesse de séduire par l’apparence du Bien et qui, d’une façon luciférienne, prend cette apparence et, ainsi, se réclame du Bien, se donne pour son égal, mais par cette prétention même qui est un aveu, reste subordonnée. Mais ce désir du non-désirable, cette responsabilité pour le prochain – cette substitution d’otage – c’est la subjectivité et l’unicité du sujet. »

Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Le Livre de Poche, 1990, pp. 194-196

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