Hommage à Nicolas Grimaldi (1933-2026)
Nous apprenons avec une profonde tristesse la disparition de Nicolas Grimaldi, professeur émérite à la Sorbonne, où il a occupé la chaire d’histoire de la philosophie moderne puis de métaphysique. Ami des Rencontres philosophiques, auxquelles il a apporté son soutien dès la première heure, il était venu à Monaco pour s’entretenir avec Cynthia Fleury sur l’un de ses thèmes de prédilection : l’amour.
Si la philosophie apporte, à la longue, sinon une sagesse du moins un style, cela se reconnaîtrait, chez Nicolas Grimaldi, à l’élégance du port et des gestes, à la courtoisie, à l’exquise délicatesse de ses manières, à son écriture, précise, sobre, juste relevée par la sonorité rare de l’imparfait du subjonctif. Lorsqu’il parle, guidant son verbe par la gesticulation des mains, il est moins mesuré: il voudrait tout dire, en flots torrentiels, tout faire comprendre, ne pas oublier la moindre nuance, et bientôt déclame, tonitrue, chante et enchante. Il a ainsi envoûté – au lycée de Colmar, à l’hypokhâgne de Janson de Sailly ou de Molière, à la khâgne de Jules-Ferry, aux universités de Brest, Poitiers, Bordeaux, Paris – des générations d’étudiants, qui le décrivent comme un voltigeur, un danseur, un magicien.
Grand spécialiste de Descartes, situant sa réflexion au carrefour de la métaphysique, de l’éthique et de l’esthétique, Nicolas Grimaldi est l’auteur d’une oeuvre importante, longtemps restée discrète hors des amphithéâtres, qui développe en arborescences ou arabesques - où viennent se prendre les thèmes de la solitude, de la joie, de l’amour, du travail, du jeu, de la passion, de la jalousie, de l’aliénation, de la terreur… - les hypothèses lancées par le Désir et le temps, son premier livre (1971), dans le lequel était exhibé le caractère fondamentalement métaphysique des expériences de la conscience). Si le temps est la réalité ontologique de la conscience, alors l’attente, en tant que «présence qui se transcende elle-même vers l’avenir», est l’étoffe même de la conscience: avant même qu’on puisse prendre conscience de quoi que ce soit, il n’y a dans la conscience, si on peut dire, que la pure attente de l’intuition à venir. Que l’attente soit «constitutive de la conscience» ne va cependant pas sans créer quelques leurres: il n’y a pas piège plus subtil que celui de «vivre dans l’illusion que ce qui est important n’est pas encore commencé». Il écrivait: «Quoi qu’un homme ait poursuivi et quoi qu’il ait attendu, rien ne le contente, puisqu’infinis sont les possibles ouverts à son attente. Alors de deux choses l’une: on n’attend plus rien de la vie, ce qui est une façon de la faire mourir, ou on « attend tout”, ce qui exige la médiation de l’imaginaire».
Y a-t-il une question qui l’ait taraude toute sa vie? Oui, répondait Nicolas Grimaldi, celle-ci: «Qu’y a-t-il que l’homme poursuive sans cesse et n’atteint jamais? D’où vient qu’il manque à l’homme quelque chose qu’il ne parvient pas à déterminer, de sorte qu’il lui suffit de l’obtenir pour découvrir que ce n’était pas ce qu’il avait désiré?».
Robert Maggiori
Œuvres :
L’Expérience de la pensée dans la philosophie de Descartes (1978); Six études sur la volonté et la liberté chez Descartes» (1988); Descartes, la morale (1992); Etudes cartésiennes. Dieu, le temps, la liberté (1996), tous chez Vrin, Descartes et ses fables, 2006 PUF, Le Désir et le temps (Vrin, 1971,1992), Ontologie du temps (PUF, 1993), Bref traité du désenchantement (PUF 1998, 2004), la Jalousie - Etude sur l’imaginaire proustien (Actes Sud, 1993), le Soufre et le lilas - Essai sur l’esthétique de Van Gogh (La Versanne, Encre marine 1995), l’Homme disloqué (PUF, 2001), Traité des solitudes (PUF, 2003), Socrate, le sorcier (PUF, 2004), Traité de la banalité (PUF, 2005), Le Livre de Judas (PUF, 2006), Préjugés et paradoxes (PUF, 2007), Proust, les horreurs de l’amour, (PUF, 2008), Une démence ordinaire (PUF, 2009), Essai sur la jalousie. L’enfer proustien (PUF, 2010), L’inhumain (PUF, 2011), Métamorphoses de l’amour (Grasset, 2011), L’Effervescence du vide (Grasset, 2012), Les Théorèmes du moi (Grasset, 2013), À la lisière du réel. Dialogue avec Anne-Claire Désesquelles (Les dialogues des petits Platon, 2013), Raison et religion à l’époque des Lumières (Berg International, 2014), Le Crépuscule de la démocratie (Grasset, 2014), Les idées en place. Mon abécédaire philosophique, (PUF, 2014), Les Nouveaux Somnambules (Grasset, 2016), Mémoires d’un passager clandestin (Colonna, 2016), Trois éclaircies sur le Bien, le Beau, le Vrai (Colonna, 2016), Sortilèges de l’imaginaire (PUF, 2019), Les songes de la raison (Pocket, 2020)