De l’empathie

Elle a bien des rides, l’empathie – aussi vieille que la philosophie occidentale. Pour désigner cette union ou cette harmonie qui lie l’homme à l’univers tout entier, les Stoïciens parlaient de sympátheia, sympathie, alors qu’on utilisait plus généralement mais plus rarement en Grèce le terme d’empátheia (en, dans, et pathos, sentiment, passion ou souffrance), pour nommer soit la participation émotive qui liait le public à l’aède déclamant un poème – signification bien particulière – soit, en un sens plutôt négatif, le fait de se trouver, pour des motifs externes, dans un état de passion et de souffrance. Empathie et sympathie sont restées amies, sinon cousines germaines. Mais si la sympathie a d’abord connu une glorification croissante, jusqu’à signifier « fusion » entre deux âmes, pour ensuite progressivement se disqualifier et n’être plus, aujourd’hui, que la vague propriété de celui ou celle qu’on trouve « sympathique » (dès lors même un week-end, un T-shirt ou une soirée peuvent être « sympas »), l’empathie, elle, a pendant longtemps disparu des radars, pour ne réapparaître qu’au XIXe siècle. C’est dans le domaine de l’esthétique que s’accomplit la renaissance : les philosophes allemands Robert Vischer, en 1873, et Theodor Lipps, en 1903, proposent la notion d’Einfühlung, que tous traduisent par empathie, pour décrire la projection émotive d’un sujet dans une œuvre d’art ou un spectacle de la nature, avant que, quelques années après, le psychologue britannique Edward B. Titchener n’utilise empathy pour indiquer la perception de l’état d’âme d’autrui. L’histoire moderne de l’empathie peut alors commencer. Elle aura un essor considérable, en esthétique comme en psychologie, en neurologie, en écologie, en éthologie, dans les sciences sociales et, bien sûr, en philosophie – de Husserl à Max Scheler, Bergson, Edith Stein, Merleau-Ponty, Martin Buber, Levinas… Tantôt on la conçoit comme la simple possibilité que possède chaque être humain de « se mettre à la place d’autrui », tantôt on en fait une « compréhension » de l’autre plus ou moins teintée d’émotion, tantôt une véritable intuition ontologique de l’intersubjectivité. On n’a jamais cessé, cependant, de s’interroger pour savoir si elle est un phénomène purement naturel et psychique, qu’expliquerait la présence dans le cerveau de « neurones-miroirs », ou bien si elle détient la force d’ouvrir à l’éthique, tant individuelle que sociale ou politique. Qu’est-ce qui la distingue de la sympathie (Max Scheler), de la compassion, de la pitié ou de la bonté ? Est-elle semblable à l’indignation, qui, aussi sincère soit-elle, se déliterait si elle n’était suivie d’action ? Aujourd’hui la notion est si diffuse que son sens s’étiole – au point qu’on conseille la « pratique » de l’empathie comme on conseille le running, le régime méditerranéen ou le fitness. Doit-on, dès lors, renoncer à une notion qui « en dit trop », et sur trop de choses, ou au contraire la réactiver, étayer le passage qu’elle autorise d’un champ psychologique ou gnoséologique (« comment puis-je accéder à ta conscience ? ») au domaine éthique de la responsabilité, de la solidarité et de la justice ? Tâche difficile : ne voit-on pas aujourd’hui de féroces attaques contre l’empathie, laquelle, comme promesse d’altruisme, suscite l’ire de ceux et celles pour qui l’égalité, le respect, la tolérance, l’accueil de l’autre, l’hospitalité, la coexistence pacifique des différences, la solidarité, etc., sont quasiment des gros mots, porteurs de tous les maux.

 

Robert Maggiori

Intervenants

Guillaume Le Blanc est philosophe et professeur de philosophie. Son travail porte essentiellement sur la question de la « critique…

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Patricia Attigui

Psychologue clinicienne

Psychologue clinicienne et psychanalyste, Patricia Attigui est professeure de psychopathologie et de psychologie clinique à l’Université Lumière Lyon 2. Elle…

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Solange Chavel

Philosophe

Solange Chavel est maîtresse de conférences à l’Université de Poitiers. Agrégée et titulaire d’un doctorat en philosophie, elle oriente ses…

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