Paris 2019-2020

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L’étrangeté à l’être

28 Fév
vendredi 28 février 2020 14H30 > 16H30

Présenté par les membres fondateurs des Rencontres Philosophiques de Monaco

L’étrangeté à l’être
// Catherine CHALIER, philosophe

« Osons enfin poser des questions à propos de Heidegger. L’étrangeté de l’homme au monde, est-elle l’effet d’un processus commencé avec les présocratiques qui dirent l’ouverture de l’être sans empêcher l’oubli de cette ouverture à travers Platon, Aristote et Descartes ? L’âme exilée ici-bas que Platon transmet à la pensée métaphysique, atteste déjà l’oubli de l’être. Mais la notion du sujet reflète-t-elle uniquement ce que Heidegger appelle l’histoire de l’être et dont l’oubli métaphysique dessine les époques dans l’histoire de la philosophie ? La crise de l’intériorité marque-t-elle la fin de cette étrangeté de l’ ex-ception ou de l’exil du sujet et de l’homme ? Est-ce pour l’homme apatride le retour à une patrie sur terre ?

Nous autres occidentaux, de Californie à l’Oural, nourris de Bible au moins autant que de présocratiques – ne sommes-nous pas étrangers au monde, mais d’une manière qui ne doit rien à la certitude du cogito, qui, depuis Descartes, exprimerait l’être de l’étant. Étrangeté au monde que la fin de la métaphysique n’arrive pas à dissiper. Sommes-nous devant le non-sens s’infiltrant dans un monde où jusqu’alors, l’homme n’était pas seulement berger de l’être, mais élu pour lui-même ? Ou l’étrange défaite ou défection de l’identité confirmera-t-elle l’élection humaine : la mienne – pour servir, mais celle de l’Autre pour lui-même ? Les versets bibliques n’ont pas ici pour fonction de faire preuve ; mais ils témoignent d’une tradition et d’une expérience. N’ont-ils pas droit à la citation au moins égal à celui dont bénéficient Hölderlin et Trakl ? La question a une portée plus générale : les Écritures Saintes lues et commentées, en Occident, ont-elles incliné l’écriture grecque des philosophes ou ne sont-elles unies à elles que tératologiquement ? Philosopher, est-ce déchiffrer dans un palimpseste une écriture enfouie ?

On lit dans le psaume 119 : « Je suis étranger sur la terre, ne me cache pas tes commandements. » Le texte serait-il, selon la critique historique, tardif, et remonterait-il déjà à la période hellénistique où le mythe platonicien de l’âme exilée dans le corps, aurait pu séduire la spiritualité de l’Orient ? Mais le psaume fait écho à des textes reconnus comme antérieurs au siècle de Socrate et de Platon, au chapitre 25, verset 23 du Lévitique, notamment : « Nulle terre ne sera aliénée irrévocablement, car la terre est à moi, car vous n’êtes que des étrangers, domiciliés chez moi. » Il ne s’agit pas là de l’étrangeté de l’âme éternelle exilée parmi les ombres passagères, ni d’un dépaysement que l’édification d’une maison et la possession d’une terre permettra de surmonter en dégageant par le bâtir, l’hospitalité du site que la terre enveloppe. Car comme dans le psaume 119 qui appelle des commandements, cette différence entre le moi et le monde est prolongée par des obligations envers les autres. Écho du dire permanent de la Bible : la condition – ou l’incondition – d’étrangers et d’esclaves en pays d’Égypte, rapproche l’homme du prochain. Les hommes se cherchent dans leur incondition d’étrangers. Personne n’est chez soi. Le souvenir de cette servitude rassemble l’humanité. La différence qui bée entre moi et soi, la non-coïncidence de l’identique, est une foncière non-indifférence à l’égard des hommes.

L’homme libre est voué au prochain, personne ne peut se sauver sans les autres. Le domaine réversé de l’âme ne se ferme pas de l’intérieur. C’est « l’Éternel qui ferma sur Noé la porte de l’Arche », nous dit avec une admirable précision un texte de la Genèse. Comment se fermerait-elle à l’heure où l’humanité périt ? Y a-t-il des heures que le déluge ne menace pas ? La voilà l’intériorité impossible qui désoriente et réoriente les sciences humaines de nos jours. Impossibilité que nous n’apprenons ni par la métaphysique ni par la fin de la métaphysique. Écart entre moi et soi, récurrence impossible, identité impossible. Personne ne peut rester en soi : l’humanité de l’homme, la subjectivité, est une responsabilité pour les autres, une vulnérabilité extrême. Le retour à soi se fait détour interminable. Antérieurement à la conscience et au choix – avant que la créature ne se rassemble en présent et représentation pour se faire essence – l’homme s’approche de l’homme. Il est cousu de responsabilités. Par elles, il lacère l’essence. Il ne s’agit pas d’un sujet assumant des responsabilités ou se dérobant aux responsabilités, d’un sujet constitué, posé en soi et pour soi comme une libre identité. Il s’agit de la subjectivité du sujet – de sa non-indifférence à autrui dans la responsabilité illimitée, – car non mesurée par des engagements – à laquelle renvoient assomption et refus des responsabilités. Il s’agit de la responsabilité pour les autres vers lesquels se trouve détourné, dans les « entrailles émues » de la subjectivité qu’il déchire, le mouvement de la récurrence.

Étranger à soi, obsédé par les autres, in-quiet, le Moi est otage, otage dans sa récurrence même d’un moi ne cessant de faillir à soi. Mais ainsi toujours plus proche des autres, plus obligé, aggravant sa faillite à soi. Ce passif ne se résorbe qu’en s’élargissant ; gloire de la non-essence ! Passivité qu’aucune « saine » volonté ne peut vouloir et, ainsi, expulsé, à part, sans recueillir le mérite de ses vertus et de ses talents, incapable de se recueillir pour s’accumuler et s’enfler d’être. Non-essence de l’homme, possiblement moins que rien. « Il se peut, écrit encore Blanchot, comme on aime à le déclarer, que l’homme passe ». Il passe, il a même toujours déjà passé, dans la mesure où il a toujours été approprié à sa propre disparition… Il n’y a donc pas à renier l’humanisme à condition de le reconnaître là où il reçoit son mode le moins trompeur, jamais dans les zones de l’intériorité du pouvoir et de la loi, de l’ordre, de la culture et de la magnificence héroïque… »

Sans repos en soi, sans assise dans le monde – dans cette étrangeté à tout lieu – de l’autre côté-de-l’être – au-delà de l’être – c’est, certes, là une intériorité à sa façon ! Elle n’est pas construction de philosophe, mais l’irréelle réalité d’hommes persécutés dans l’histoire quotidienne du monde, dont la métaphysique n’a jamais retenu la dignité et le sens et sur laquelle les philosophes se voilent la face.

Mais cette responsabilité subie au-delà de toute passivité dont personne ne peut me délier en me relevant de mon incapacité de m’enfermer ; cette responsabilité à laquelle le Moi ne peut se dérober – moi à qui l’autre ne peut se substituer – désigne ainsi l’unicité de l’irremplaçable. Unicité sans intériorité, moi sans repos en soi, otage de tous, détourné de soi dans chaque mouvement de son retour à soi – homme sans identité. L’homme compris comme individu d’un genre ou comme un étant situé dans une région ontologique, persévérant dans l’être comme toutes les substances, n’a aucun privilège qui l’instaurerait but de la réalité. Mais il faut aussi penser l’homme à partir de la responsabilité plus ancienne que le conatus de la substance ou que l’identification intérieure ; à partir de la responsabilité qui, appelant toujours au-dehors dérange précisément cette intériorité ; il faut penser l’homme à partir du soi se mettant malgré soi à la place de tous, substitué à tous de par sa non-interchangeabilité même ; il faut penser l’homme à partir de la condition ou de l’incondition d’otage – d’otage de tous les autres qui précisément, autres, n’appartiennent pas au même genre que moi, puisque je suis responsable d’eux, sans me reposer sur leur responsabilité à mon égard qui leur permettrait de se substituer à moi, car même de leur responsabilité je suis, en fin de compte, et de l’abord, responsable. C’est par cette responsabilité supplémentaire que la subjectivité n’est pas le Moi, mais moi. »

// Emmanuel Levinas, Humanisme de l’autre homme, Sans identité, IV, L’étrangeté à l’être, Le Livre de Poche, 1987, pp. 149-154

Les intervenants

Philosophe

Catherine Chalier est professeur émérite à l’université Paris Ouest Nanterre-La Défense et membre de l'Institut de Recherches Philosophiques (IRePh). Spécialiste de l'œuvre d'Emmanuel Levinas, ses thématiques de recherche sont la philosophie morale, la métaphysique et la phénoménologie. Elle a publié plusieurs ouvrages qui explorent le lien entre la philosophie et la source hébraïque de la pensée.

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