Philoblog

Jean-Pierre Martin : Lettre sur l’amitié

mars-avril-mai-juin 2020

 

En ce temps-là, chacun étant retenu chez soi, il n’y avait plus d’excuse à formuler sur le fait que nous ne nous rendions pas visite les uns aux autres, sur le fait que nous remettions toujours à l’été d’après une rencontre toujours différée dont cependant nous ne cessions d’affirmer l’importance.
En ce temps-là, l’interdiction de nous embrasser mettait tout à coup en relief l’intensité d’une embrassade. La poignée de main la plus conventionnelle, de ne plus pouvoir se produire, retrouvait dans notre pensée une chaleur originelle et nostalgique. La distance nous faisait éprouver un bienfait paradoxal : elle remettait à zéro l’horloge des signes d’affection.

En ce temps-là, nous gardions nos ennemis, si précieux : les différends fondamentaux ne s’effaçaient pas comme par miracle. Mais nous nous rendions mieux compte combien chacun de nos amis, y compris les plus lointains, les plus improbables désormais, nous était cher. Étrangement, ils reprenaient vie, nos amis disparus. Non pas des amis factices, innombrables, multipliés par un compte virtuel, mais les amis dénombrables, les amis un à un, devenus parfois comme des silhouettes sinon des fantômes, renaissants tout à coup, réapparaissant à la fenêtre. Une distance générale permettait un rapprochement des amis éloignés. Elle faisait mieux percevoir la menace inhérente à l’être pour autrui. Nous étions tous mis dans cette condition nouvelle où rien ne pouvait se vivre ensemble sinon par des signes nouveaux, des signes plus virtuels que jamais, mais plus éloquents que d’ordinaire, et plus sensibles que des accolades routinières. Les plus mondains d’entre nous étaient à égalité avec les plus solitaires. Les Philinte comme les Misanthrope étaient rendus à leur espace intérieur. Les relations plus que jamais entravées, du moins en apparence, donnaient à rêver des relations plus vraies.

Les brouilles elles-mêmes devenaient relatives. Leurs raisons s’estompaient. Nous étions tout à coup embarqués dans une cause commune, une cause à rebours. On énumérait moins les désaccords, on faisait moins le compte des trahisons. La petite guerre de chacun contre tous semblait si vaine, tout à coup. Que fait-il maintenant, elle, lui, avec qui je me suis disputé autrefois sur la question du voile ? Confiné, comme moi. Masqué, comme moi. On trouvait même stupides certaines chamailleries, tout à coup obsolètes. Des amitiés mourantes reprenaient vie. La carte du confinement relativisait la carte des brouilles.

En ce temps-là, reclus dans nos terriers, nous vivions une amitié d’animaux, cherchant pour notre subsistance une nourriture essentielle, gardant le meilleur en réserve. La configuration de nos amitiés, la mémoire affective elle-même, se ressentait de cette catastrophe des relations charnelles. Une sorte d’hypermnésie nous faisait voir le monde différemment. Nous retrouvions tout à coup, à défaut d’un vivre ensemble, le goût d’une amitié abstraite et générale. Une sorte de généreux génie prenait possession de nous. Nos souvenirs se précisaient, les multiples relations que nous avions nouées, qui s’étaient ensuite, parfois malgré nous, dénouées, reprenaient sens. Des fantômes réapparaissaient. Chaque vie humaine que nous avions côtoyée revenait dans notre souvenir, entourée d’un halo de sympathie et de vulnérabilité. Il arrivait même que nous envoyions un courriel à un ami perdu de vue depuis si longtemps : « Tu es chez toi, bien sûr, comme moi, mais où, chez toi, et que deviens-tu ? ».

En ce temps-là, nous ne risquions pas d’être exposés à cette situation embarrassante : une occasion mondaine — assemblée festive, réunion entre collègues, pince-fesses rituel, dîner de retrouvailles — où l’ami électif qu’on croyait proche s’éloigne tout à coup, où lui, si attentif d’ordinaire dans l’intimité, si sensible dans le face-à-face, si affectueux dans ses textos adressés personnellement, fait désormais son intéressant, nous ignore, participe avec aisance à cette atmosphère générale de persiflage à laquelle nous nous sentons étranger, soudain happés par une ambiance de bande, perçus tout à coup comme un autre, avec l’impression qu’il est prêt à nous trahir.

En ce temps-là qui s’étirait, grâce à une condition insulaire que nous n’avions pas choisie, nous redécouvrions l’amitié stellaire selon Nietzsche, l’amitié spectrale qui conjugue les présents et les absents, les vivants et les morts, l’amitié sublime, l’amitié poétique, celle où l’on enjambe l’absence, celle où se préserve, malgré la familiarité, une « distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport » (Maurice Blanchot).

En ce temps-là, si l’on était dans la mauvaise tranche d’âge, on était triste à l’idée qu’un ami lointain que même les proches ne pouvaient assister dans ses derniers moments, pour lequel aucune cérémonie digne de ce nom n’était envisageable, disparaisse sans qu’on le sache seulement, perdant son dernier souffle dans une salle de réanimation, un Ehpad ou tout simplement chez lui, seul, loin de tous.

En ce temps-là, parfois, des amis nouveaux nous venaient au balcon, autrefois voisins anonymes et inconnus, avec lesquels, à la faveur de cette immobilisation, nous nous découvrions une proximité miraculeuse. D’autres se débondaient comme jamais dans un message numérique, plus expansifs que d’ordinaire, transformant en force virtuelle une affection intraduisible en gestes.

En ce temps-là, la distance qui nous était imposée nous rappelait des expériences de solitude volontaire. Wittgenstein, si intense sur le chapitre de l’amitié, se construisant une hutte à Skjolden, en Norvège, au bord d’un lac, habitant une hutte de pêcheur en Irlande, jardinier au monastère de Hütteldorf, en Basse-Autriche. Orwell jugeant nécessaire en 1948, pour écrire 1984, de se retirer loin de tout, de fuir les réseaux londoniens, dans une île des Hébrides intérieures, à Jura, une île peuplée surtout de cerfs, se réfugiant là-bas dans une maison totalement isolée, face à l’océan, cherchant un autre rapport au monde, aux autres, à la pensée, voulant fuir ce qu’il appelait « l’orthodoxie ». Georges Perros choisissant « l’amitié à distance » afin d’échapper à ce qu’il appelait « l’amitié compétitive », quittant la Comédie française, Paris et le petit monde des Lettres, se confinant dans le grenier d’un hameau près de Douarnenez, s’adonnant à une autre conversation, parmi les livres, avec vue sur la mer indéfinie. Perros fuyant les jeux de la socialité, creusant sa solitude, mettant une distance géographique entre lui et ses amis afin de donner plus de sens à l’amitié.

En ce temps-là, dans la situation qui nous était imposée, nous méditions Montaigne plus que jamais, et d’étrange façon : « Il se faut séquestrer et ravoir de soi. » « Il se faut réserver une arrière- boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et principale retraite et solitude ».

//

Jean-Pierre Martin, écrivain et universitaire, est l’auteur d’une vingtaine de livres, romans et essais, parmi lesquels, chez Gallimard, Henri Michaux (2003), L’Autre vie d’Orwell (2013), La Nouvelle Surprise de l’amour (2016). Dernier ouvrage publié : La Curiosité (Autrement, 2019). A paraître en septembre 2020 : Mes fous (L’Olivier).

//

Ce texte a été publié dans la collection numérique « Le Chemin », chez Gallimard

https://lechemin.gallimard.fr.

Il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

Lettre sur l’amitié de Jean-Pierre Martin est disponible en version imprimable.

 

mars-avril-mai-juin 2020

 

En ce temps-là, chacun étant retenu chez soi, il n’y avait plus d’excuse à formuler sur le fait que nous ne nous rendions pas visite les uns aux autres, sur le fait que nous remettions toujours à l’été d’après une rencontre toujours différée dont cependant nous ne cessions d’affirmer l’importance.
En ce temps-là, l’interdiction de nous embrasser mettait tout à coup en relief l’intensité d’une embrassade. La poignée de main la plus conventionnelle, de ne plus pouvoir se produire, retrouvait dans notre pensée une chaleur originelle et nostalgique. La distance nous faisait éprouver un bienfait paradoxal : elle remettait à zéro l’horloge des signes d’affection.

En ce temps-là, nous gardions nos ennemis, si précieux : les différends fondamentaux ne s’effaçaient pas comme par miracle. Mais nous nous rendions mieux compte combien chacun de nos amis, y compris les plus lointains, les plus improbables désormais, nous était cher. Étrangement, ils reprenaient vie, nos amis disparus. Non pas des amis factices, innombrables, multipliés par un compte virtuel, mais les amis dénombrables, les amis un à un, devenus parfois comme des silhouettes sinon des fantômes, renaissants tout à coup, réapparaissant à la fenêtre. Une distance générale permettait un rapprochement des amis éloignés. Elle faisait mieux percevoir la menace inhérente à l’être pour autrui. Nous étions tous mis dans cette condition nouvelle où rien ne pouvait se vivre ensemble sinon par des signes nouveaux, des signes plus virtuels que jamais, mais plus éloquents que d’ordinaire, et plus sensibles que des accolades routinières. Les plus mondains d’entre nous étaient à égalité avec les plus solitaires. Les Philinte comme les Misanthrope étaient rendus à leur espace intérieur. Les relations plus que jamais entravées, du moins en apparence, donnaient à rêver des relations plus vraies.

Les brouilles elles-mêmes devenaient relatives. Leurs raisons s’estompaient. Nous étions tout à coup embarqués dans une cause commune, une cause à rebours. On énumérait moins les désaccords, on faisait moins le compte des trahisons. La petite guerre de chacun contre tous semblait si vaine, tout à coup. Que fait-il maintenant, elle, lui, avec qui je me suis disputé autrefois sur la question du voile ? Confiné, comme moi. Masqué, comme moi. On trouvait même stupides certaines chamailleries, tout à coup obsolètes. Des amitiés mourantes reprenaient vie. La carte du confinement relativisait la carte des brouilles.

En ce temps-là, reclus dans nos terriers, nous vivions une amitié d’animaux, cherchant pour notre subsistance une nourriture essentielle, gardant le meilleur en réserve. La configuration de nos amitiés, la mémoire affective elle-même, se ressentait de cette catastrophe des relations charnelles. Une sorte d’hypermnésie nous faisait voir le monde différemment. Nous retrouvions tout à coup, à défaut d’un vivre ensemble, le goût d’une amitié abstraite et générale. Une sorte de généreux génie prenait possession de nous. Nos souvenirs se précisaient, les multiples relations que nous avions nouées, qui s’étaient ensuite, parfois malgré nous, dénouées, reprenaient sens. Des fantômes réapparaissaient. Chaque vie humaine que nous avions côtoyée revenait dans notre souvenir, entourée d’un halo de sympathie et de vulnérabilité. Il arrivait même que nous envoyions un courriel à un ami perdu de vue depuis si longtemps : « Tu es chez toi, bien sûr, comme moi, mais où, chez toi, et que deviens-tu ? ».

En ce temps-là, nous ne risquions pas d’être exposés à cette situation embarrassante : une occasion mondaine — assemblée festive, réunion entre collègues, pince-fesses rituel, dîner de retrouvailles — où l’ami électif qu’on croyait proche s’éloigne tout à coup, où lui, si attentif d’ordinaire dans l’intimité, si sensible dans le face-à-face, si affectueux dans ses textos adressés personnellement, fait désormais son intéressant, nous ignore, participe avec aisance à cette atmosphère générale de persiflage à laquelle nous nous sentons étranger, soudain happés par une ambiance de bande, perçus tout à coup comme un autre, avec l’impression qu’il est prêt à nous trahir.

En ce temps-là qui s’étirait, grâce à une condition insulaire que nous n’avions pas choisie, nous redécouvrions l’amitié stellaire selon Nietzsche, l’amitié spectrale qui conjugue les présents et les absents, les vivants et les morts, l’amitié sublime, l’amitié poétique, celle où l’on enjambe l’absence, celle où se préserve, malgré la familiarité, une « distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport » (Maurice Blanchot).

En ce temps-là, si l’on était dans la mauvaise tranche d’âge, on était triste à l’idée qu’un ami lointain que même les proches ne pouvaient assister dans ses derniers moments, pour lequel aucune cérémonie digne de ce nom n’était envisageable, disparaisse sans qu’on le sache seulement, perdant son dernier souffle dans une salle de réanimation, un Ehpad ou tout simplement chez lui, seul, loin de tous.

En ce temps-là, parfois, des amis nouveaux nous venaient au balcon, autrefois voisins anonymes et inconnus, avec lesquels, à la faveur de cette immobilisation, nous nous découvrions une proximité miraculeuse. D’autres se débondaient comme jamais dans un message numérique, plus expansifs que d’ordinaire, transformant en force virtuelle une affection intraduisible en gestes.

En ce temps-là, la distance qui nous était imposée nous rappelait des expériences de solitude volontaire. Wittgenstein, si intense sur le chapitre de l’amitié, se construisant une hutte à Skjolden, en Norvège, au bord d’un lac, habitant une hutte de pêcheur en Irlande, jardinier au monastère de Hütteldorf, en Basse-Autriche. Orwell jugeant nécessaire en 1948, pour écrire 1984, de se retirer loin de tout, de fuir les réseaux londoniens, dans une île des Hébrides intérieures, à Jura, une île peuplée surtout de cerfs, se réfugiant là-bas dans une maison totalement isolée, face à l’océan, cherchant un autre rapport au monde, aux autres, à la pensée, voulant fuir ce qu’il appelait « l’orthodoxie ». Georges Perros choisissant « l’amitié à distance » afin d’échapper à ce qu’il appelait « l’amitié compétitive », quittant la Comédie française, Paris et le petit monde des Lettres, se confinant dans le grenier d’un hameau près de Douarnenez, s’adonnant à une autre conversation, parmi les livres, avec vue sur la mer indéfinie. Perros fuyant les jeux de la socialité, creusant sa solitude, mettant une distance géographique entre lui et ses amis afin de donner plus de sens à l’amitié.

En ce temps-là, dans la situation qui nous était imposée, nous méditions Montaigne plus que jamais, et d’étrange façon : « Il se faut séquestrer et ravoir de soi. » « Il se faut réserver une arrière- boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et principale retraite et solitude ».

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Jean-Pierre Martin, écrivain et universitaire, est l’auteur d’une vingtaine de livres, romans et essais, parmi lesquels, chez Gallimard, Henri Michaux (2003), L’Autre vie d’Orwell (2013), La Nouvelle Surprise de l’amour (2016). Dernier ouvrage publié : La Curiosité (Autrement, 2019). A paraître en septembre 2020 : Mes fous (L’Olivier).

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Ce texte a été publié dans la collection numérique « Le Chemin », chez Gallimard

https://lechemin.gallimard.fr.

Il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

Lettre sur l’amitié de Jean-Pierre Martin est disponible en version imprimable.

 

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