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Benoît Goetz : En mai fais ce qu’il te plait (une décade)

mars-avril-mai 2020

 

1 

Je ne fais rien. Feuilleter pas étudier. Fumer et boire comme d’habitude. Les bienfaits de la cigarette sont reconnus maintenant par la Faculté. Cependant mon paquet est passé ce premier mai à dix euros. Les buralistes seront bientôt dévalisés. Ils ont derrière leurs dos des dizaines de petits lingots (comme les libraires leurs Pléiades). Les cavistes ont fini par ouvrir leurs portes. Il est enfin reconnu que, comme disait Malcolm Lowry, « le vin aussi est une nourriture ».

« Être seul, chez soi, athée et heureux sont une seule et même chose. » Je ne retrouve pas cette phrase que j’attribue à Lévinas. Ma bibliothèque est dans un fabuleux désordre. Un chantier abandonné. Quand la philosophie n’est plus une activité – retraite, lassitude, paresse – il ne reste plus que des échafaudages à la Piranèse où la pensée se risque encore à quelques galipettes. Bien obligé. Question de frayage. Le péril n’est pas grand. C’est un peu dégoûtant.

Les collègues disent chacun leurs mots et montrent leurs bouilles sur l’écran dans leurs intérieurs. Cloués et mi- enterrés, ils parlent en dévoilant un pan de leur habitat. Cadres : bibliothèques bien rangées et fauteuils confortables. Je jalouse parfois ces dispositifs propices à de sereines écritures. Mais, j’ai l’impression, moi, de n’avoir rien à dire. Cela fait trop longtemps que j’étais déjà confiné. Plus d’idée. Certains remarquent le comique de la situation. C’est comme si on pointait le museau une minute hors du terrier.

Je m’interroge sur la condamnation quasi unanime des dernières déclarations de Giorgio Agamben. Tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à du « complotisme » ou du « conspirationnisme » est immédiatement répudié. Soupçonner un complot c’est déjà comploter. Pourtant, soupçonner des complots c’est bel et bien penser, et penser n’est pas loin de comploter. Mais on a peut-être oublié ce Nietzsche des années 1970 (voir l’intervention de Klossowski au colloque de Cerisy « Nietzche aujourd’hui », 10/18).

Ne me manque que le bistrot, le café, l’estaminet. Depuis plus de soixante ans je m’y rendais tous les jours, vers le soir (mes parents m’y emmenaient déjà enfant). Ces deux heures quotidiennes  qui manquent font vraiment un trou. Et ce n’est pas la boisson qui manque mais une socialité légère où la Société se fait à peine sentir, alors qu’elle pèse, on ne peut plus lourdement, dans l’isolement du confinement. « Variation saisonnière chez les Eskimo » : grand texte de Mauss. La société est cette force qui tend et distend. On n’a pas le choix, pris comme des poissons dans le courant. On ne peut s’en sortir que clandestinement dans des refuges à l’écart. Je confesse que j’ai participé durant cette période à des apéritifs clandestins dans la cour de mon immeuble.

Curieusement, peu avant l’épidémie je tentais auprès de mes amis un mouvement d’abolition des « bisous » (le mot et la chose). Cela ne prenait guère. Et, soudain, mon succès mondial me sauta à la figure.

Expérience de transmission virale. Il y a peu, j’entendais à la radio quelqu‘un se plaindre de la fréquence élevée des « voilà » dans les discours de tout un chacun. Cela ne m’avait jamais frappé ni gêné, mais maintenant cela m’est devenu insupportable. Serez-vous contaminé à votre tour par cette intolérance ? Je ne vous le souhaite pas. Mais prêtez l’oreille. Vous verrez que je ne délire pas. Le bla-bla est empli de signifiants-virus qu’il est préférable, pour son confort, de ne pas trop percevoir.

« Comment s’en sortir sans sortir ? » : Anti-virus de Ghérasim Luca. (Facilement disponible sur la machine).

2

Un policier inspecte mon « attestation de déplacement dérogatoire » : « C’est un brouillon !!! »

Asperges et artichauts. Hélène me dit : « Nous aussi, asperges et artichauts ! »

Michel Leiris dit qu’un âge vient où on vous demande vraiment comment ça va. C’est un peu ce qui arrive au téléphone ces jours-ci.

Le catastrophisme est facilement assimilé au complotisme. On n’a plus le droit de faire ne serait-ce que l’hypothèse de l’imminence d’une catastrophe. Le moralisme affecte même la pensée (ce n’est pas nouveau, me direz-vous). « Moraline », le vocable nietzschéen, est bien trop doux en ce qu’il évoque une crème ou une pâte. C’est plutôt  à une sorte de guillotine que fait penser l’opprobre qui s’abat sur un écrivain comme Gabriel Matzneff dont on ose à peine dire qu’on l’a lu avec plaisir.

Dernier petit film du grand Straub : « La France contre les Robots », d’après Bernanos (1945) ; www.edder.org. Ce film est dédié à Godard dont on peut voir aussi un entretien confiné sur nos machines.

En Chine, dans un temple Zen, le Maître dit un jour à ses disciples pendant la pratique de zazen :

Que faites-vous ?

Nous ne faisons rien.

Non, vous faites sans faire.[1]

(Za-Zen, Taisen Deshimaru, Seghers, 1974, p. 34.)

3

Ma buraliste qui n’a pas envie, semble-t-il, de se masquer : « Quand on va au lit tout seul, est-ce qu’on met une capote ? ». Je ne cherche pas à comprendre et ne poursuis pas la conversation.

Terminé le Journal de Stendhal commencé il y a 3 ans à Vilnius (une plaque y indique d’ailleurs son passage dans l’armée napoléonienne).

La séparation est un attribut de la société du spectacle. C’est une merveille pourtant de pouvoir se séparer. L’outil principal de cette opération est architectural. Une chambre à soi où prendre « un bain de ténèbres » (Baudelaire). Habiter n’est pas être chez soi, c’est pouvoir entrer et sortir, un battement vital.

4

Un habitat dont on ne peut sortir sans encombre est tout au plus un « gîte », une tanière ou un simple trou. Nous vivons en ces temps dans un « espace troué » (Cf. Mille Plateaux, p. 515). C’est un devenir troglodyte. Deleuze et Guattari placent un photogramme de La Grève d’Eisenstein : « Image du film La Grève, déployant un espace troué où tout un peuple inquiétant se dresse chacun sortant de son trou comme dans un champ partout miné. » (p. 516).-

Cela est propice au moins à la songerie (« Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ? »). D’où la surabondance des pensées songeuses qui flottent dans la noosphère au-dessus des terriers.

Ne soyons surtout pas sceptiques. Le doute mène à des horreurs. Euroscepticisme, climatoscepticisme… cela peut mener à l’islamo-gauchisme voire à d’autres radicalismes pathologiques. Il faut croire simplement à ce qui apparaît. Tout ce qui apparaît est bon, tout ce qui est bon apparaît.

5

Un poisson rouge dans un aquarium : « Je n’arrive pas à m’y faire, on est déjà mardi ! »

Je me demande comment on écrit, en ce moment, les horoscopes. Amour, travail, santé ?

Cependant, une vérité de l’horoscope se maintient. Les jours qui se suivent ne se ressemblent pas, malgré la répétition à l’identique des rites : lever, lavage, repas, sommeil, etc. Il y a une couleur de chaque jour.

C’est la première fois peut être que l’on s’archive, qu’on vit en s’archivant. (Un des buts, je crois, de ce cahier du confinement). Comment vas-tu ? – Je m’archive.

6

Il faudrait faire l’éloge du mouchoir en papier, des paquets de mouchoirs et des paquets de paquets. C’est si peu couteux (pas comme les cigarettes) que l’on peut en abuser pour toutes sortes d’usages. Pas seulement se moucher. Essuyer, nettoyer, épousseter, tousser… Un accessoire vraiment essentiel.

Une décade de « mauvaises pensées » (Valéry). Je suis à mi-course. Je m’épuise. Je m’essouffle. Ne vous inquiétez pas…

« Ah, que la vie est quotidienne ! » (Jules Laforgue, « Complainte sur certains ennuis »). « Et, du plus vrai qu’on se souvienne/Comme on fut piètre et sans génie. »

Revu La Grève d’Eisenstein. La scène des « troglodytes » évoquée par Deleuze vaut la peine (tout le film d’ailleurs). Et nous de quoi aurons-nous l’air au sortir de notre trou ? Probablement un peu vieilli, légèrement grassouillet et forcément hirsute.

7

Une « mauvaise pensée » n’est pas forcément méchante. Mais il semble qu’une grande pensée  comporte toujours erreur, terreur et douceur. Par exemple la pensée de l’Éternel Retour.

L’écriture du désastre de Maurice Blanchot que je ne lis plus. Mais c’est un titre qui revient toujours.

La clenche de porte est désormais suspecte. Des architectes programment sa disparition. Je découvre en écrivant ceci que « clenche » s’écrit avec e (et non avec a). Il était temps.

Nous faisons attention aux petites choses. Par exemple les infra-minces postillons. Il y a des postillonneurs avérés. J’avais un ami avec qui il était redoutable de se tenir au restaurant. Il y a des professeurs postillonneurs. On évite le premier rang. Mais nous sommes tous désormais catalogués postillonneurs. Et nous devrons nous avancer masqués.

8

Les philosophes, on les trouve sur la chaîne « Philosopher en temps d’épidémie » et dans les « Antivirus philosophiques » de Monaco. Certains fréquentent les deux (Gérard Bensussan et Avital Ronell). Les plus valeureux, comme Jean-Luc Nancy, y reviennent par trois fois. Je retiens dans l’intervention d’Alexander Garcia Düttmann (« Lettre à Oliver ») l’idée que cette exposition a « un côté comique ». Cette parade, ce « cortège des esprits » suscitent un « rire stupéfait », qu’Alexander distingue du « rire de supériorité sarcastique ». C’est un rire « qui n’en revient pas ». Par conséquent, ce n’est pas le ricanement du « dernier homme » qu’évoque Gérard Bensussan. Mais je ne vais pas m’aventurer à commenter des archives en cours de constitution.

Que faire ? Des citations. Ou donner des conseils de lectures. Je conseille vivement Méditerranée  de Panaït Istrati, merveilleusement édité avec une tranche bleue, aux éditions de L’échappée, collection Lampe-Tempête. On retrouve l’idée si banale et ancienne, mais juste, de la lecture comme évasion.

9

On voit le bout. A quelle sauce allonsnous être mangés ? On nous promet un élargissement. Passer d’un périmètre d’1 km à 100, ce n’est pas rien. Je pourrai donc me rendre à Nancy, voire à Lunéville. Mais je ne peux pas songer à Strasbourg. Dommage. N’oublions pas que nous sommes en zone rouge. Vent d’Est.

Non qu’il ne puisse arriver quelque chose dans un tout petit périmètre. Hier, ma voisine du dessous me téléphone : « Ferme vite tes fenêtres ! ». Effectivement une quantité invraisemblable de guêpes (ou d’abeilles, je ne sais pas) envahissait les alentours. Le soir un pompier est venu soigneusement capturer toute cette population (ou la plus grande partie) avec des techniques qu’il m’a, bien entendu, intéressé au plus haut point d’observer. Je précise que j’habite en ville, à Metz, à proximité de ce qu’il est convenu d’appeler « la maison de Rabelais ». C’est la ville, mais on se croirait un peu à la campagne. Bref, mon terrier est assez vivable.

10

Il est temps de faire une pause, même pour la philosophie, comme le suggère Irwing Goh  (sur la chaîne « Philosopher en temps d’épidémie ») : « Imaginer une pause dans l’activité philosophique ».

Il ne me reste plus qu’à me laisser glisser doucement dans le monde d’après.

Metz, du premier au dix mai.

//

Benoît Goetz est spécialiste de philosophie contemporaine et membre du laboratoire lorrain de sciences sociales et du réseau international PhilAU. Maître de conférences en philosophie à l’Université de Metz, il co-dirige la revue semestrielle en ligne de philosophie et de sciences humaines Le Portique.

Retrouvez ici la bibliographie de Benoît Goetz.

En mai fais ce qu’il te plait (une décade) de Benoît Goetz est disponible en version imprimable.

mars-avril-mai 2020

 

1 

Je ne fais rien. Feuilleter pas étudier. Fumer et boire comme d’habitude. Les bienfaits de la cigarette sont reconnus maintenant par la Faculté. Cependant mon paquet est passé ce premier mai à dix euros. Les buralistes seront bientôt dévalisés. Ils ont derrière leurs dos des dizaines de petits lingots (comme les libraires leurs Pléiades). Les cavistes ont fini par ouvrir leurs portes. Il est enfin reconnu que, comme disait Malcolm Lowry, « le vin aussi est une nourriture ».

« Être seul, chez soi, athée et heureux sont une seule et même chose. » Je ne retrouve pas cette phrase que j’attribue à Lévinas. Ma bibliothèque est dans un fabuleux désordre. Un chantier abandonné. Quand la philosophie n’est plus une activité – retraite, lassitude, paresse – il ne reste plus que des échafaudages à la Piranèse où la pensée se risque encore à quelques galipettes. Bien obligé. Question de frayage. Le péril n’est pas grand. C’est un peu dégoûtant.

Les collègues disent chacun leurs mots et montrent leurs bouilles sur l’écran dans leurs intérieurs. Cloués et mi- enterrés, ils parlent en dévoilant un pan de leur habitat. Cadres : bibliothèques bien rangées et fauteuils confortables. Je jalouse parfois ces dispositifs propices à de sereines écritures. Mais, j’ai l’impression, moi, de n’avoir rien à dire. Cela fait trop longtemps que j’étais déjà confiné. Plus d’idée. Certains remarquent le comique de la situation. C’est comme si on pointait le museau une minute hors du terrier.

Je m’interroge sur la condamnation quasi unanime des dernières déclarations de Giorgio Agamben. Tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à du « complotisme » ou du « conspirationnisme » est immédiatement répudié. Soupçonner un complot c’est déjà comploter. Pourtant, soupçonner des complots c’est bel et bien penser, et penser n’est pas loin de comploter. Mais on a peut-être oublié ce Nietzsche des années 1970 (voir l’intervention de Klossowski au colloque de Cerisy « Nietzche aujourd’hui », 10/18).

Ne me manque que le bistrot, le café, l’estaminet. Depuis plus de soixante ans je m’y rendais tous les jours, vers le soir (mes parents m’y emmenaient déjà enfant). Ces deux heures quotidiennes  qui manquent font vraiment un trou. Et ce n’est pas la boisson qui manque mais une socialité légère où la Société se fait à peine sentir, alors qu’elle pèse, on ne peut plus lourdement, dans l’isolement du confinement. « Variation saisonnière chez les Eskimo » : grand texte de Mauss. La société est cette force qui tend et distend. On n’a pas le choix, pris comme des poissons dans le courant. On ne peut s’en sortir que clandestinement dans des refuges à l’écart. Je confesse que j’ai participé durant cette période à des apéritifs clandestins dans la cour de mon immeuble.

Curieusement, peu avant l’épidémie je tentais auprès de mes amis un mouvement d’abolition des « bisous » (le mot et la chose). Cela ne prenait guère. Et, soudain, mon succès mondial me sauta à la figure.

Expérience de transmission virale. Il y a peu, j’entendais à la radio quelqu‘un se plaindre de la fréquence élevée des « voilà » dans les discours de tout un chacun. Cela ne m’avait jamais frappé ni gêné, mais maintenant cela m’est devenu insupportable. Serez-vous contaminé à votre tour par cette intolérance ? Je ne vous le souhaite pas. Mais prêtez l’oreille. Vous verrez que je ne délire pas. Le bla-bla est empli de signifiants-virus qu’il est préférable, pour son confort, de ne pas trop percevoir.

« Comment s’en sortir sans sortir ? » : Anti-virus de Ghérasim Luca. (Facilement disponible sur la machine).

2

Un policier inspecte mon « attestation de déplacement dérogatoire » : « C’est un brouillon !!! »

Asperges et artichauts. Hélène me dit : « Nous aussi, asperges et artichauts ! »

Michel Leiris dit qu’un âge vient où on vous demande vraiment comment ça va. C’est un peu ce qui arrive au téléphone ces jours-ci.

Le catastrophisme est facilement assimilé au complotisme. On n’a plus le droit de faire ne serait-ce que l’hypothèse de l’imminence d’une catastrophe. Le moralisme affecte même la pensée (ce n’est pas nouveau, me direz-vous). « Moraline », le vocable nietzschéen, est bien trop doux en ce qu’il évoque une crème ou une pâte. C’est plutôt  à une sorte de guillotine que fait penser l’opprobre qui s’abat sur un écrivain comme Gabriel Matzneff dont on ose à peine dire qu’on l’a lu avec plaisir.

Dernier petit film du grand Straub : « La France contre les Robots », d’après Bernanos (1945) ; www.edder.org. Ce film est dédié à Godard dont on peut voir aussi un entretien confiné sur nos machines.

En Chine, dans un temple Zen, le Maître dit un jour à ses disciples pendant la pratique de zazen :

Que faites-vous ?

Nous ne faisons rien.

Non, vous faites sans faire.[1]

(Za-Zen, Taisen Deshimaru, Seghers, 1974, p. 34.)

3

Ma buraliste qui n’a pas envie, semble-t-il, de se masquer : « Quand on va au lit tout seul, est-ce qu’on met une capote ? ». Je ne cherche pas à comprendre et ne poursuis pas la conversation.

Terminé le Journal de Stendhal commencé il y a 3 ans à Vilnius (une plaque y indique d’ailleurs son passage dans l’armée napoléonienne).

La séparation est un attribut de la société du spectacle. C’est une merveille pourtant de pouvoir se séparer. L’outil principal de cette opération est architectural. Une chambre à soi où prendre « un bain de ténèbres » (Baudelaire). Habiter n’est pas être chez soi, c’est pouvoir entrer et sortir, un battement vital.

4

Un habitat dont on ne peut sortir sans encombre est tout au plus un « gîte », une tanière ou un simple trou. Nous vivons en ces temps dans un « espace troué » (Cf. Mille Plateaux, p. 515). C’est un devenir troglodyte. Deleuze et Guattari placent un photogramme de La Grève d’Eisenstein : « Image du film La Grève, déployant un espace troué où tout un peuple inquiétant se dresse chacun sortant de son trou comme dans un champ partout miné. » (p. 516).-

Cela est propice au moins à la songerie (« Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ? »). D’où la surabondance des pensées songeuses qui flottent dans la noosphère au-dessus des terriers.

Ne soyons surtout pas sceptiques. Le doute mène à des horreurs. Euroscepticisme, climatoscepticisme… cela peut mener à l’islamo-gauchisme voire à d’autres radicalismes pathologiques. Il faut croire simplement à ce qui apparaît. Tout ce qui apparaît est bon, tout ce qui est bon apparaît.

5

Un poisson rouge dans un aquarium : « Je n’arrive pas à m’y faire, on est déjà mardi ! »

Je me demande comment on écrit, en ce moment, les horoscopes. Amour, travail, santé ?

Cependant, une vérité de l’horoscope se maintient. Les jours qui se suivent ne se ressemblent pas, malgré la répétition à l’identique des rites : lever, lavage, repas, sommeil, etc. Il y a une couleur de chaque jour.

C’est la première fois peut être que l’on s’archive, qu’on vit en s’archivant. (Un des buts, je crois, de ce cahier du confinement). Comment vas-tu ? – Je m’archive.

6

Il faudrait faire l’éloge du mouchoir en papier, des paquets de mouchoirs et des paquets de paquets. C’est si peu couteux (pas comme les cigarettes) que l’on peut en abuser pour toutes sortes d’usages. Pas seulement se moucher. Essuyer, nettoyer, épousseter, tousser… Un accessoire vraiment essentiel.

Une décade de « mauvaises pensées » (Valéry). Je suis à mi-course. Je m’épuise. Je m’essouffle. Ne vous inquiétez pas…

« Ah, que la vie est quotidienne ! » (Jules Laforgue, « Complainte sur certains ennuis »). « Et, du plus vrai qu’on se souvienne/Comme on fut piètre et sans génie. »

Revu La Grève d’Eisenstein. La scène des « troglodytes » évoquée par Deleuze vaut la peine (tout le film d’ailleurs). Et nous de quoi aurons-nous l’air au sortir de notre trou ? Probablement un peu vieilli, légèrement grassouillet et forcément hirsute.

7

Une « mauvaise pensée » n’est pas forcément méchante. Mais il semble qu’une grande pensée  comporte toujours erreur, terreur et douceur. Par exemple la pensée de l’Éternel Retour.

L’écriture du désastre de Maurice Blanchot que je ne lis plus. Mais c’est un titre qui revient toujours.

La clenche de porte est désormais suspecte. Des architectes programment sa disparition. Je découvre en écrivant ceci que « clenche » s’écrit avec e (et non avec a). Il était temps.

Nous faisons attention aux petites choses. Par exemple les infra-minces postillons. Il y a des postillonneurs avérés. J’avais un ami avec qui il était redoutable de se tenir au restaurant. Il y a des professeurs postillonneurs. On évite le premier rang. Mais nous sommes tous désormais catalogués postillonneurs. Et nous devrons nous avancer masqués.

8

Les philosophes, on les trouve sur la chaîne « Philosopher en temps d’épidémie » et dans les « Antivirus philosophiques » de Monaco. Certains fréquentent les deux (Gérard Bensussan et Avital Ronell). Les plus valeureux, comme Jean-Luc Nancy, y reviennent par trois fois. Je retiens dans l’intervention d’Alexander Garcia Düttmann (« Lettre à Oliver ») l’idée que cette exposition a « un côté comique ». Cette parade, ce « cortège des esprits » suscitent un « rire stupéfait », qu’Alexander distingue du « rire de supériorité sarcastique ». C’est un rire « qui n’en revient pas ». Par conséquent, ce n’est pas le ricanement du « dernier homme » qu’évoque Gérard Bensussan. Mais je ne vais pas m’aventurer à commenter des archives en cours de constitution.

Que faire ? Des citations. Ou donner des conseils de lectures. Je conseille vivement Méditerranée  de Panaït Istrati, merveilleusement édité avec une tranche bleue, aux éditions de L’échappée, collection Lampe-Tempête. On retrouve l’idée si banale et ancienne, mais juste, de la lecture comme évasion.

9

On voit le bout. A quelle sauce allonsnous être mangés ? On nous promet un élargissement. Passer d’un périmètre d’1 km à 100, ce n’est pas rien. Je pourrai donc me rendre à Nancy, voire à Lunéville. Mais je ne peux pas songer à Strasbourg. Dommage. N’oublions pas que nous sommes en zone rouge. Vent d’Est.

Non qu’il ne puisse arriver quelque chose dans un tout petit périmètre. Hier, ma voisine du dessous me téléphone : « Ferme vite tes fenêtres ! ». Effectivement une quantité invraisemblable de guêpes (ou d’abeilles, je ne sais pas) envahissait les alentours. Le soir un pompier est venu soigneusement capturer toute cette population (ou la plus grande partie) avec des techniques qu’il m’a, bien entendu, intéressé au plus haut point d’observer. Je précise que j’habite en ville, à Metz, à proximité de ce qu’il est convenu d’appeler « la maison de Rabelais ». C’est la ville, mais on se croirait un peu à la campagne. Bref, mon terrier est assez vivable.

10

Il est temps de faire une pause, même pour la philosophie, comme le suggère Irwing Goh  (sur la chaîne « Philosopher en temps d’épidémie ») : « Imaginer une pause dans l’activité philosophique ».

Il ne me reste plus qu’à me laisser glisser doucement dans le monde d’après.

Metz, du premier au dix mai.

//

Benoît Goetz est spécialiste de philosophie contemporaine et membre du laboratoire lorrain de sciences sociales et du réseau international PhilAU. Maître de conférences en philosophie à l’Université de Metz, il co-dirige la revue semestrielle en ligne de philosophie et de sciences humaines Le Portique.

Retrouvez ici la bibliographie de Benoît Goetz.

En mai fais ce qu’il te plait (une décade) de Benoît Goetz est disponible en version imprimable.

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